Courtisols en 1812 (1re partie)

Nous donnons ici de larges extraits d’un chapitre consacré à Courtisols par le chirurgien Normand dans l’Annuaire de la Marne de 1812. Certaines remarques  font parfois sourire… (l’orthographe a été modernisée)

Situation de Courtisols

Les habitations qui le composent aujourd’hui sont au nombre de 456. Elles sont toutes construites en terre, en craie blanche, et recouvertes de tuiles courbes. Elles sont placées avec tant d’irrégularité sur deux lignes parallèles, en forme de rue, et si éloignées les unes des autres, que leur étendue en longueur a près de deux lieues sur un demi-quart de lieue de largeur, parce qu’autour de chacune d’elles il y a des prés, des saussaies, des bocages, des chènevières, des jardins et vergers qui comprennent beaucoup de terrains. C’est par cette singulière mais heureuse disposition, qui prolonge nécessairement et extraordinairement le village de Courtisols, que ses habitants, réunissant à l’avantage de vivre libres et indépendants d’un voisinage quelquefois fâcheux, celui de posséder, à côté de leurs demeures, leurs plus riches et plus précieuses possessions, jouissent généralement dune paix qui leur rend leurs chaumières aussi agréables qu’intéressantes. Les deux espèces de rues de ce village, avec les maisons qui y sont placées et les héritages qui y aboutissent, sont de côté et d’autre de la rivière de Vesle, qui flue au milieu et qui les divise dans toute leur étendue, d’où il résulte que les habitants qui occupent le sud de la rivière, ne peuvent communiquer avec ceux qui sont à son nord que par le moyen de ponts ou de gués et vice versa.

Population de Courtisols

Le nombre des habitants de cette commune, que l’on dit avoir été de 8000 âmes, n’est plus aujourd’hui que de 2000, et ne varie guère. Chaque année les naissances remplacent presque toujours ceux que le mort enlève. Sont comprises au nombre de cette population 200 laboureurs.
Les hommes y sont en général, d’une bonne taille, robustes et laborieux. Les femmes y sont assez bien constituées, et ont presque toutes un goût décidé pour les travaux des champs et l’économie rurale Elles pourraient peut-être devenir propres à l’exercice de quelqu’autre était moins pénible, qui, en leur faisant éviter les maux qui marchent à la suite de l’oisiveté, ne les rendraient pas moins utiles au pays et au Gouvernement ; mais leur éducation n’ayant pas suffi pour développer en elles les talents nécessaires pour s’y appliquer ; elles ne s’occupent que des ouvrages auxquels l’habitude et l’exemple les ont formées… Elles sont très fécondes ; elles accouchent assez aisément, et sont fort attachées à leurs enfants qu’elles nourrissent elles-mêmes. Les jeunes gens de l’un et l’autre sexes y sont bien faits et d’une très belle tenue…
C’est assez l’ordinaire, à Courtisols, de voir des pères et mères appelés au repos par leur grand âge, et souvent par leurs infirmités, se dépouiller de leur vivant de tout leur bien en faveur de leurs enfants, avec la réserve d’aller alternativement chez chacun d’eux pendant un temps limité, pour en être logés, nourris, entretenus et assistés jusqu’à la mort. Cette jouissance précoce, que les enfants ont de leur patrimoine, ne peut que les enrichir de bonne heure, et entretenir les familles de Courtisols dans un état d’aisance peu ordinaire aux autres pays de la Champagne. Mais aussi, si cet usage contribue à la prospérité des enfants, combien d’amertumes et de regrets ne répand-t-il pas dans l’âme des pères et mères qui l’ont si inconsidérément suivi. Nous en voyons encore sous nos yeux qui en porteront le repentir jusqu’au tombeau, pour se voir réduits à la merci d’une assistance rebutante et oppressive de la part de ceux à qui ils ont donné la vie et la fortune.
Ce n’est que vers le milieu du dernier siècle que l’on a vu s’introduire à Courtisols les jeux de hasard et l’ivrognerie. Mais l’exemple funeste de la ruine de ceux qui s’y abandonnaient en a arrêté les progrès. Ces vices y sont aujourd’hui remplacés par des défauts plus agréables. La danse est la passion favorite de la jeunesse ; c’est sur la pelouse qu’elle va les jours de dimanches et de fêtes prendre ses récréations champêtres, tandis que les bonnes mamans s’occupent des affaires du ménage, et que les cauteleux compères, rassemblés dans un cabaret, vont devisant de leur commerce et de leurs intérêts. C’est peut-être à ces petites rencontres ou à ces petits rassemblements qu’est dû le développement de leur génie commercial…
La vigilance qu’ils portent sur ce qui concerne l’agriculture leur prépare des récoltes abondantes en même temps que le commerce d’huile, de chanvre, de bestiaux, et particulièrement de bœufs, augmente leur numéraire… Considérant que l’agriculture est la base et la source de tous les produits, [ils] montrent, depuis plus de 40 ans, une activité singulière à cultiver ces terrains voués par leurs pères à une malheureuse stérilité. L’attention qu’ils ont de fertiliser leurs terres, en les couvrant de prairies artificielles, augmente leurs moissons et fait croître avec elles tous les autres produits qui ont rapport à leur commerce. Ils ne perdent jamais de vue que dans récolte point de bestiaux, sans bestiaux point d’engrais, et sans engrais point de commerce ni de nourriture pour l’homme ni pour les animaux.
En donnant une idée du goût que les habitants de Courtisols ont pour l’agriculture et le commerce, nous croyons devoir rendre en même temps hommage aux femmes de cette commune qui savent, par leurs travaux et leur industrie, si bien faire naître et entretenir l’abondance autour d’elles, et la procurer ensuite aux habitants des villes. C’est par leurs soins que vivent et prospèrent tous les genres d’animaux que renferment leurs habitations. Leur sollicitude les porte à en propager les espèces, et c’est sous leurs auspices que s’en opèrent tous les différents produits qu’on peut en attendre. C’est spécialement à tout ce qui tient à l’administration du laitage, et aux bénéfices divers et infinis qu’elles en savent retirer, qu’elles portent leurs attentions et leurs soins journaliers.
Il serait superflu de décrire les procédés qu’elles emploient pour hâter la levure du lait et le transformer en substance butireuse et caséeuse ; ils sont généralement connus de tout le monde. Elles façonnent le beurre comme partout ailleurs, et en grande quantité. Il est vérifié que chaque semaine il s’en fait une exportation de plus de 2000 livres sur les marchés et places des cilles voisines, sans compter qu’il s’en consomme encore plus de 600 livres dans le pays. Elles font aussi beaucoup de fromages qui sont en réputation, et le commerce considérable qu’elles en font, rapporte annuellement avec celui du beurre plus de 100 000 francs.
Ce n’est pas là encore le seul produit que les courtisiennes retirent de leur laitage ; le petit lait ou serum leur sert encore à former la première nourriture des jeunes porcs qu’elles prennent soin d’élever lorsqu’ils ont quitté leur mère ; et qu’ensuite elles engraissent au fur et à mesure qu’ils grandissent et qu’ils sont susceptibles de prendre une nourriture plus solide, lus substantielle et plus épaisse. Enfin, leur industrie économique est sans limites ; elles ne cessent d’être en activité et de vivifier le commerce des objets dont elles s’occupent. C’est aussi par leur application, aidée de l’industrie et du génie, que se multiplie, s’élève et prospère l’immense quantité de bétail et de volailles qui s’exporte journellement de Courtisols

Aliments

La Champagne offre peu de pays où l’on se nourrisse aussi bien et aussi salubrement qu’à Courtisols. Les substances alimentaires qui servent de base à la nourriture des habitants consiste en pain de seigle d’une excellente qualité, et en viande de boeuf, vache, porc et mouton, dont le goût délicieux les fait aisément distinguer des autres animaux de la même espèce, qui n’ont pas été nourris dans le pays.
Les vins que l’on boit à Courtisols, provenant de plusieurs vignobles, ont en raison de leurs principes constitutifs que leur communiquent les différents sols qui les produisent, les différents sols qui les produisent, des qualités plus ou moins bonnes. L’usage alternatif que l’on fait des uns et des autres, n’offre guère d’effets plus palpables que l’ivresse : courte lorsqu’elle est causée par les vins de Vitry-sur-Marne, ceux de Changy, Vavray, Bassuet, etc. ; lesquels, surtout les vins blancs ont une propriété spécifique d’accélérer l’action des reins et de la vessie ; longue au contraire et dangereuse lorsqu’elle est procurée par les vins grossiers et tartreux de Tonnance, Curel, Bar-sur-Aube et d’autres pays de ce département.
L’eau dont on fait usage à Courtisols est une eau de puits. Le choix n’en est pas indifférent, par rapport aux lieux où elle prend sa source, et aux substances à travers lesquelles elle filtre. telle eau dans un canton est dure, crue et désagréable au goût pour avoir sa source dans des bancs de pierres ; telle autre, est dans un autre canton, limpide, pure, claire et légère pour venir d’un terrain sablonneux. Cette inégalité de propriété se remarque encore dans l’eau des puits d’un même canton, qui se trouve assis sur des sols différents.
A cette différence de qualité que l’on reconnaît dans les eaux que l’on emploie pour l’usage de la vie des hommes et des animaux, il s’y joint encore un autre vice qui en altère sensiblement la nature ; c’est l’habitude où l’on est, pour la facilité du bétail, d’avoir des puits auprès des écuries, dans le fond des courtines, où vont se rendre non seulement les égouts et les immondices des fumiers, mais encore où se recluent les eaux troubles et bourbeuses des pluies et des neiges fondues.
Quoique l’odeur infecte qui s’en élève ne paraisse pas incommoder d’une manière sensible ceux que la disposition de leurs habitations y expose, il est cependant rare qu’ils échappent à leur insalubrité. la cause qui agit toujours sans qu’il s’en aperçoivent, parce qu’ils sont accoutumés à ce méphitisme, leur amène tôt ou tard des maladies d’un genre putride et septique. Elles s’y développent d’autant plus promptement, et y sont d’autant plus ou moins opiniâtres, en raison de l’idiosyncrasie et du tempérament des sujets qui en sont attaqués, qu’elles reconnaissent encore pour cause la quantité de vapeurs épaisses et corrompues qui s’exhalent continuellement es étables et des bergeries qui sont remplies de bétail, et qui communiquent presque toujours avec leurs logements souvent mal aérés.
L’air atmosphérique que l’on respire à Courtisols paraît influer d’une manière plus sensible sur la santé des habitants pendant la macération du chanvre, que dans tous autres temps.
Dans les autres saisons de l’année, les brouillards et les humidités qu’entretiennent la rivière, les rutoirs, les cloaques et les bois, se trouvent considérablement absorbés par la sécheresse naturelle du sol, en même temps que les miasmes dangereux dont ils pourraient être chargés, sont enlevés par le courant d’air dont le libre cours est déterminé par la vide que forme l’éloignement des maisons, ou par le souffle des vents auxquels le peu d’élévation des collines ne peut opposer d’obstacles.
(à suivre)