Courtisols et Notre-Dame de l’Epine : de nouvelles recherches

En 2006, pour célébrer le 600e anniversaire de la construction de la basilique de l’Epine, la Société d’Agriculture, Commerce, Sciences et Arts de la Marne, a organisé un colloque international dont les actes viennent d’être publiés. Un des articles de cet ouvrage, écrit par Jean-Pierre Ravaux, récemment décédé (certains Courtisiens se souviennent sans doute des visites des trois églises de Courtisols qu’il avait brillamment organisées), relate les origines de la basilique : l’auteur, ayant relu tous les documents anciens, propose un éclairage nouveau sur les relations entre cet édifice et la commune de Courtisols.

L’ancienne tradition
            Jusqu’à la révolution, le village de l’Epine fut un quartier de la « ville » de Courtisols, comme il est précisé en 1406 dans les lettres de grâces du roi Charles VI. Les habitants de l’Epine étaient intégrés à la communauté des habitants de cette localité, représentée par un procureur-syndic. L’église paroissiale Saint-léger de Melette appartenait à l’abbaye Notre-Dame/Saint-Jean de Laon : à l’extrémité sud-est de cette terre monastique, une église privée Sainte-Marie fut construite pour desservir la ferme de l’abbaye, le village de l’Epine et la partie de Courtisols qui en était proche, c’est-à-dire la future paroisse Saint-Memmie et une partie de la paroisse Saint-Martin (selon cette hypothèse, la rue de Cheppe serait la rue de la chapelle, sous-entendu de l’Epine), alors que le reste du village de Courtisols était desservi par l’église Saint-Martin, possession de l’abbaye de Saint-Remi de Reims. Lorsque Courtisols se divisa en trois paroisses dotées chacune d’une église, le quartier de l’Epine continua à être desservie par l’église privée, mais restait canoniquement rattaché à la paroisse de Melette. Les habitants de Courtisols y assuraient toujours un culte, et lorsque le monastère laonnois, tombé en décadence, ne s’occupa plus de la chapelle Sainte-Marie, c’est la communauté courtisienne qui l’a vraisemblablement prise en charge. Cette histoire a été profondément modifiée par les recherches de Jean-Pierre Ravaux.
« Notre-Dame de l’Epine de Courtisols »
Il y avait une église paroissiale à Melette, donnée à l’abbaye de Toussaints de Châlons par l’évêque Roger III (1066-1092). L’abbaye de Notre-Dame/Saint-Jean de Laon possédait dans cette localité une grange depuis le VIIe siècle et un diplôme du roi Louis VI le Gros, en 1136, mentionne la possession par ce monastère de Melette et de Chivette, lieu-dit se trouvant à Courtisols. Lorsque le nom de l’Epine apparaît pour la première fois vers 1145-1178, c’est déjà un lieu habité. Il avait pris le nom de la haie d’épines qui fermait la propriété des moines laonnois, près duquel il était édifié. Le village de l’Epine s’est créé sur un terroir partagé : l’église et quelques habitations (Chivette) étaient sur celui de Courtisols, alors que les habitations au nord et au sud de l’édifice religieux étaient sur le territoire de Melette : c’est pourquoi on rencontre à la fin du XIIIe siècle l’expression « Notre-Dame de l’Epine de Courtisols ».

les premières mentions de Notre-Dame de l’Epine
L’église Notre-Dame de l’Epine est mentionnée pour la première fois entre 1198 et 1202 dans le testament d’Henri de Courtisols qui lui lègue 10 sous. En 1299, Eudelette, femme de Jean de Courtisols, lègue également 10 sous mais à la fabrique de Notre-Dame de l’Epine, ce qui atteste l’existence d’une paroisse : l’agglomération de l’Epine s’est développée, et s’est dotée d’une église devenue paroissiale.

Une situation juridique atypique
Notre-Dame de l’Epine était un secours de la paroisse de Melette, mais les habitants des deux paroisses de Courtisols faisaient partie de la communauté qui gèrait la fabrique. La confrérie de l’Epine, comme toutes les confréries médiévales, avait pour objet principal l’organisation des funérailles de ses membres, mais, fait particulier, elle était composée des habitants de la paroisse de Melette et des deux paroisses de Courtisols, avec quatre marguilliers élus, deux de l’Epine et deux de Courtisols, un pour la paroisse Saint-Martin et l’autre pour la paroisse Saint-Memmie (à laquelle est unie Saint-Julien). Cette organisation subsista, avec toutefois un changement : dès 1457, il n’y a plus que trois marguilliers, deux de l’Epine et un de Courtisols.
Le pèlerinage de l’Epine
Le nom de l’Epine n’est mentionné que dans trois testaments, dont deux ont des liens étroits avec Courtisols, avant 1404, mais après cette date les mentions se multiplient. Un pèlerinage est mentionné pour la première fois à l’Epine en 1405. On venait y vénérer une relique de la vraie Croix, ce qui explique l’omniprésence de la Crucifixion sur la basilique. Un pèlerinage à la Vierge existait, comme dans beaucoup d’autres églises du diocèse, mais c’est l’arrivée de la relique de vraie Croix, peu avant 1404, qui donna de l’importance au culte marial. Si le pèlerinage connut un grand succès, ce fut grâce aux miracles attestés dès les années 1440. Quant à la découverte d’une statue miraculeuse, J. P. Ravaux confirme que c’est une légende répandue par Baugier au XVIIIe siècle.

Les marguilliers de l’Epine et Courtisols contre le chapelain
Il y avait à l’Epine une chapellenie Notre-Dame, dont le service se faisait à l’autel Saint-Jean-Baptiste, surmonté d’une statue de la Vierge et le chapelain revendiquait les offrandes des pèlerins. En 1404, l’official de Châlons convoqua les marguilliers de Notre-Dame de l’Epine pour rendre devant lui les comptes de la fabrique car, affirmait-il, il revenait à l’évêque et ses officiers de connaître l’état de toutes les églises et fabriques du diocèse. Les paroissiens de l’Epine estimaient ne pas être soumis à cette inspection. En outre, l’official les convoquait à Courtisols et non à l’Epine, Melette ou Châlons ; il contestait donc la situation juridique de la fabrique : l’église de l’Epine n’était pour lui qu’une chapelle de dévotion installée sur le territoire de Courtisols… ce qui était l’avis aussi de chapelain, sans doute à l’origine de la demande de l’official. Il s’agissait vraisemblablement d’une tentative du chapelain pour empêcher les paroissiens de gérer les fonds des pèlerins. Les marguilliers s’adressèrent au roi, et en 1405-1406, le sergent royal leur donna raison. Mais tout n’était pas réglé, car un conflit éclata entre Pierre Robert, curé de l’Epine et Jacques Bouron, chanoine rémois et chapelain de l’Epine, qui reconnut en 1457 que Notre-Dame de l’Epine était paroissiale et que les offrandes faites hors du chœur appartenaient aux marguilliers. Afin de faire cesser définitivement les revendications du chapelain, le curé de l’Epine et les marguilliers obtinrent du pape Calixte III, le 18 juillet 1458, une bulle ordonnant le transfert de la paroisse de Melette à l’Epine. Puis, l’année suivante, ils obtinrent la suppression de la chapellenie dont les biens furent réunis à ceux de la cure.

Les habitants de Courtisols et l’Epine doivent rembourser 1200 écus d’or au curé de l’Epine
Le 15 août 1471, le roi Louis XI, alors à Plessis-les-Tours, fit porter à l’Epine la somme importante de 1200 écus d’or, mais trois ans plus tard, il ordonna que cette somme fût attribuée à la cure de l’Epine et non à la fabrique et il demanda au bailli de Vermandois de contraindre les marguilliers à rembourser les 1200 écus d’or qu’ils prétendaient avoir reçus pour la reconstruction de l’église. Ils avaient probablement financé des travaux dans les années 1471-1474 (peut-être pour la construction du chevet) et il ne restait plus rien du don royal : il fallut procéder à une levée d’impôts sur les paroissiens de Courtisols et l’Epine. Les marguilliers, prétextant la pauvreté des habitants à cause de la guerre et le temps nécessaire pour organiser la collecte dans un lieu aussi long, n’obtempérèrent pas et plusieurs d’entre eux furent arrêtés et ne furent relâchés qu’après avoir promis de rendre les 1200 écus, ce qui fut effectif le 10 janvier 1475. La cure de l’Epine devenait l’un des plus riches bénéfices du diocèse.

Annexe
Le roi Charles VI, écrivant à son sergent Colart de la Grange de faire rendre justice aux paroissiens, le 16 mai 1405, lui rappelle la situation de l’église de l’Epine, telle qu’elle lui a été présentée par les paroissiens.
« Charles par la grace de dieu roy de France au premier nostre sergent qui sur ce sera requis salut. Les manans et habitans des parroisses de Saint-Martin et de Saint-Menge et de Nostre-Dame de l’Espine assise à Courtiseu, secours de l’eglise de la parroisse de Melette, consors en cette partye, nous ont exposé en complaingnant comme de tel et sy long et ancien temps qu’il n’est memoire du contraire, en icelle eglise de Nostre-Dame de l’Espine ait grant apport d’oblations tant desdis habitans comme des villes voisines et autres qui ilelc vont et viennent en pelerinage ; et des oblations qui en icelle eglise se font avec des lais qui secrettement y sont faicts et mis en un troncq ou arche publique sient faictes les reparations et edifices de ladicte eglise, soit achepté chacun an grande quantite de blef pour donner et aulmoner quand l’un des confreres de ladicte eglise va de vie à trespassement, et autrement en sont faictes plusieurs autres charges et choses accoustuméez à declairer en temps et en lieu ; et pour ce faire et gouverner la fabrique de ladicte eglise aient droit lesdis complaingnans et soeint accoustumé par ordonnances anciennes approuvées par ceux qu’il appartient de tel et sy long temps qu’il n’est mémoire du contraire, de eslire entre eux quatre bonnes personnes, c’est ascavoir deux de ladicte parroisse de Nostre-Dame et de chascune des dictes parroisses de Saint-Martin et de Saint-Menge un autre… »
(Arch. dép. Marne, 47 H2, f° 1 ; transcription J.-P. Ravaux)
On notera, outre la situation juridique atypique exposée ci-contre, que le pèlerinage de l’Epine est très ancien, qu’il y a un grand apport d’oblations de la part des pèlerins, que cet argent est déposé dans un coffre, que cet argent est utilisé pour les réparations de l’église et pour l’achat de blé distribué lors des décès des confrères, que la confrérie est composée des habitants de la paroisse de Melette et des deux paroisses de Courtisols et enfin que la gestion des fonds est confiée à quatre personnes élues, deux de la paroisse de Notre-Dame de l’Epine, une de la paroisse de Saint-Martin de Courtisols et une de la paroisse de Saint-Memmie de Courtisols.

Les actes du colloque Notre-Dame de L’Epine 1406-2006 ont été publiés en 2 volumes de 410 et 380 pages, richement illustrés. 39 € pour chaque volume ; 60 € pour les deux réunis.
Si vous êtes intéressé, vous pouvez contacter J. Lusse, 307 rue du Gué, 51460 Courtisols ou au 03 26 70 56 26