Le curage de la Vesle au milieu du XIXème siècle : les usiniers s’opposent au maire de Courtisols (1ère partie)

La nécessité de curer la Vesle

Le 1er septembre 1856, le préfet de la Marne rappela au maire de Courtisols que, par arrêté du 13 mai 1853, il avait prescrit le curage de la Vesle « depuis ses sources, au-delà de Somme-Vesle, jusqu’à Reims », et qu’il serait procédé à la répartition par commune des frais dus pour les études faites suP1020256r les lieux. Informé que la commune de Courtisols était en retard, il priait le maire de prendre les mesures nécessaires à l’exécution de ces dispositions. Le 5 du même mois, le maire répondait au préfet en lui donnant le calendrier des opérations de curage et le détail de opérations prévue : « – Du finage de l’Epine au moulin Collerey, lundi et mardi, 8 et 9 septembre ; – du moulin Collery au moulin Leseure, mercredi et jeudi, 10 et 11 ; – du moulin Leseure au moulin Jacquier, vendredi, samedi et dimanche, 12, 13 et 14 ; – du moulin Jacquier au moulin Casimir, lundi, mardi et mercredi, 15, 16 et 17 ; – du moulin Casimir au moulin Thiery, jeudi et vendredi, 18 et 19 ; – du moulin Thierry au Pont des Bergers, samedi et dimanche 20 et 21. Le curage sera opéré à vif fond et consistera dans l’enlèvement de la vase et de toutes les matières solides existant dans le lit de la rivière. Les arbres, souches et racines faisant saillie en dehors des bords de la rivière seront coupés et enlevés. Les travaux non exécutés ou mal faits seront opérés ou complétés d’office, aux frais des riverains retardataires ou refusant, par des ouvriers nommés par le maire, sans qu’il soit besoin de les prévenir de nouveaux ». Le maire précisait encore que « à partir du 7 septembre au soir tous les meuniers pourront occuper l’eau qui leur arrivera pendant les nuits ; mais à 6 heures du matin, les vannes devront être fermées, afin qu’il ne passe point d’eau. Le meunier en dessous de la place qu’on curera, restera pendant tout le temps de ce curage toutes vannes ouvertes ». Malheureusement, le travail commença mais dut s’arrêter en raison de l’abondance des eaux …

La plainte de trois usiniers de L’Épine et Somme-Vesle (août 1857)

Au début du mois d’août 1857, trois meuniers, Balthazard fils, fabricant de carton à Melette, Caqué Bayen, dit le Baron, propriétaire du moulin de Coulmette, et Changenot Balthazard, meunier au moulin du Pont à Courtisols, adressèrent une plainte au préfet de la Marne : ils manquaient d’eau pour faire tourner leurs usines ; la rivière était en mauvais état (il fallait la nettoyer et creuser le lit plus profondément) ; la fabrique de Saint-Julien avait établi un barrage près de la fontaine de ce lieu qui empêchait les eaux de s’écouler dans la rivière ; Vallé, propriétaire de l’étang de Somme-Vesle retenait les eaux dans son étang et depuis quelque temps n’en laissait plus passer ; le maire de Courtisols connaissait l’endroit où le seigneur de Somme-Vesle avait autrefois comblé une source abondante et refusait d’en indiquer la place.

L’avis de l’ingénieur du service hydraulique

Le 14 août, Bancelin, ingénieur hydraulique, rendit un rapport au préfet : un simple filet d’eau coulait en effet dans le lit de la Vesle, ne permettant aux usiniers que de fonctionner par éclusées, soit une heure ou deux par jour, consacrant le reste du temps au remplissage de leurs biefs. Le lit de la Vesle était envasé sur la plus grande partie de son cours et principalement sur Somme-Vesle, en amont de l’étang. Vallé, maire de Somme-Vesle se proposait de faire les travaux nécessaires avant la fin du mois. L’ingénieur demandait aux maires de l’Epine, Courtisols et Somme-Vesle de communiquer au préfet les dates des travaux à faire d’urgence, étant donné que « ce serait leur rendre un véritable service que de leur faire faire les déblais dans les conditions présentes puisque l’eau à l’étiage les dispensent de tous frais de batardeau, d’épuisement, dragages, etc., et laisse le produit des fouilles facile à enlever ». Toutefois « les exigences des meuniers, qui du reste n’ont pas nettoyé leurs biefs, tendraient à exagérer le curage de manière à abaisser le fond de la rivière, parce que plus ce fond sera bas, plus ils espèrent obtenir de débit des filtrations latérales qu’ils caractérisent sous le nom de sources ». Après quelques considérations techniques, il ajoutait qu’il ne possédait aucun renseignement sur la source qui aurait été comblée. Quant au barrage près de la fontaine Saint-julien, il avait été rendu nécessaire par la sécheresse : « L’établissement d’un barrage reproché à la fabrique de Saint-Julien se rapporte à la disposition que voici : sur le versant droit de la Vesle, à la hauteur environ du moulin de Saint-Julien, il apparaît à deux kilomètres [sic : il n’y a que 100 mètres] du lit de la rivière une source dont les eaux se rendant dans le sous-bief en formant un affluent de dernier ordre. A trente mètres au dessous de la source une partie du débit de cet affluent est dirigé au moyen d’une conduite souterraine sur un bassin ou réservoir en pierre de taille où les habitants passants et pèlerins vont boire. La baisse du plan d’eau dans la rigole ne permettant plus à la conduite de fonctionner comme d’habitude, il a fallu barrer ladite rigole, afin de donner plus de charge sur l’orifice supérieur. Le relèvement du plan d’eau ne dépasse guère 0m 20 centimètres ; le remous produit ne se fait pas sentir jusqu’à la source ; l’effet de ce petit système sur l’alimentation des usines n’est point sensible et la réclamation des usiniers doit s’arrêter devant l’ancienneté des usages et des droits acquis ».   Enfin en ce qui concernait le remplissage de l’étang de Somme-Vesle, Bancelin notait : « Le plan de mouille, dans l’enclave de cette propriété, atteint à 0m48 cm en contrebas du niveau maximum de la retenue ; la digue, imparfaitement étanche laisse échapper certains filets ; mais nous ne pouvons obliger le propriétaire à abandonner son approvisionnement pour donner quelques heures de plus de mouture à des industriels plus ou moins récemment établis sur le cours d’eau. Il intéresse d’autre part à la salubrité publique qu’on ne baisse pas sensiblement la mouille en mettant à découvert les vases et limons déposés. Enfin, le cube ramassé dans l’étang est une provision précieuse en cas d’incendie et pour les autres besoins pressants de communes ».

La position du maire de Courtisols

Invité à donner son avis, Benoist, maire de Courtisols considéra la réclamation des meuniers comme inutile car « si la sécheresse n’avait pas duré aussi longtemps, ils ne se seraient pas plaints. Les pluies de la mi-août ont déjà fait passablement rehausser les eaux ; néanmoins le curage ou plutôt le simple nettoyage de la vase et des herbes paraît nécessaire dans le cours de la haute Vesle. Mais il faut bien se garder de creuse et d’élargir le lit de la rivière, ainsi que les pétitionnaires le demandent, à cause des infiltrations qui se feraient à travers le sol, composé en grande partie de graveluche légère ».DSC_0042 Il précisait qu’en mars 1853, l’état des travaux de curage à effectuer avait été établi mais que cet état renfermait un si grand nombre d’erreurs qu’il avait préféré surseoir à la remise d’extraits aux intéressés. De 1853 à 1855, la hauteur des eaux n’a pas permis de faire procéder au curage du cours d’eau, pourtant urgent, surtout en amont des biefs des moulins où la vase s’est amassée. Un curage de l’ensemble du cours de la Vesle avait été prévu en septembre 1856. Les travaux avaient commence les 8 et 9 du mois, mais une forte pluie ayant entraîné l’interruption des travaux et une augmentation notable du volume d’eau, il fallut reporter le curage à l’année suivante.

Les travaux devaient commercer le 1er septembre 1857, mais le maire a hésité à les entreprendre à cause d’une épidémie (angines couenneuses et gangréneuse, diarrhées) qui régnait dans la commune depuis le 8 août, épidémie qui frappait les adultes et les enfants. Par ces temps critiques, la plupart des riverains répugnaient à descendre dans la vase et Chalette, médecin des épidémies que le maire avait consulté avait répondu que « dans cette occurrence, i y aurait danger pour la santé publique de faire exécuter ce curage qui doit encore durer douze jours ». Le maire a donc décidé de faire seulement faucher et enlever toutes les herbes qui existent dans le lit de la rivière, afin de faciliter le libre écoulement des eaux. Le curage était donc une nouvelle fois reporté à l’année suivante, en 1858.

Quant à la source comblée, disait-on, par le seigneur de Somme-Vesle avant 1789, un vieillard de cette dernière commune avait indiqué, avant de mourir, l’endroit où «était cette prétendue source. D’après ses dires, elle se trouverait au nord de l’église de Somme-Vesle, assez près de la rivière, au lieu-dit le Petit Château, et au levant de la chaussée qui sert de communication d’une rue à l’autre. Des anciens de cette commune m’ont dit que dans leur enfance, ils avaient vu couler l’eau par-dessus ladite chaussée ; mais ces vieillards oublient que depuis cinquante ans, cette chaussée a été exhaussée d’au moins un mètre ». Il en concluait qu’il ne croyait pas « à ce prétendu comblement de source, et quand même on en aurait comblé une, elle aurait repris son cours et aurait jailli ailleurs ». Pour terminer, il précisait au préfet qu’au prochain hiver, par les temps de neiges ou de grands givres, il s’assurerait de l’existence de cette source car « on sait que sur les sources, lorsqu’elles ne sont pas trop au dessous du sol, le givre ne se forme pas et la neige fond immédiatement ». Durant l’hiver 1857-1858, alors que « le temps était convenable pour la recherche de cette source », il se rendit au lieu indiqué par le vieillard, mais ne trouva aucun indice prouvant l’existence d’une source en cet endroit.

La plainte est repoussée

Cependant, en septembre et octobre 1857, des travaux eurent lieu à Somme-Vesle : le lit de la rivière a été nettoyé dans tout son cours et creusé d’au moins ½ mètre près du gué Cochelet en divers autres lieux. Toutes les sources et leurs rigoles ont été déblayées et creusés ; Benoist, maire de Courtisols, qui avait dirigé ces travaux précisa que, malgré cet important travail, elles avaient très peu donné d’eau pendant l’hiver de 1857 à 1858, et dès le printemps 1859, elles avaient entièrement tari. La plainte des meuniers n’aboutit pas. En effet, le maire de Courtisols, sur le document transcrivant le texte de leur réclamation, ajouta cette note : « Les usiniers dénommés ci-dessus ont mal-à-propos noirci du papier timbré et occupé les ingénieurs, car ils ont été renvoyés de leur demande ». Toutefois les meuniers ne s’avouaient pas vaincu et le 7 octobre 1858 déposèrent une nouvelle réclamation.

La pétition du 7 octobre 1858

Le 7 octobre 1758, une nouvelle plainte fut envoyée au préfet ; elle était maintenant signée par six usiniers : aux trois précédents s’étaient joints trois autres meuniers de Courtisols : Casimir Hubert, Louis Jacquier et Leseure. Ils demandaient que le curage des rigoles amenant l’eau des sources dans le lit de la Vesle, notamment celle de Saint-Julien soit réalisé. Car ils estimaient qu’elles devaient être comprises dans l’arrêté préfectoral relatif au curé de la Vesle. Le maire ayant refusé, ils ont proposé de le faire à leurs frais, mais se sont heurtés à un nouveau refus. Pourtant, en cette période de grande sécheresse, ce curage des rigoles suffirait pour faire tourner les moulins de Courtisols et de l’Épine. Ils demandaient donc au préfet de les autoriser à faire, à leurs frais, le curage des rigoles des sources de la Vesle, à faire enlever les barrages non autorisés, qui sont en travers de la Vesle, qui servent à faire monter les eaux dans des viviers, et qui, se perdant dans les terres, empêchent le cours naturel de la rivière. Les propriétaires de ces barrages étaient Massez, propriétaire, Simon, notaire, et les propriétaires de la fontaine Saint-Julien. Le barrage de ces derniers retenait tellement les eaux dans la rigole, qu’elles se perdaient dans les terres et ne revenaient plus à la rivière. Ils précisaient que Le moulin d’Hubert Casimir, en aval de ce dernier barrage, ne tournant plus depuis quinze jours, ce dernier a été lui-même lever une planche dudit barrage, et depuis son moulin a tourné trois heures par jour.

Avis de Bancelin, ingénieur du service hydraulique du 14 octobre 1858

Le 14 octobre Bancelin, ingénieur hydraulique, fit savoir que cette pétition n’était pas suffisamment explicite et ne définit pas les sources de la Vesle que l’on voudrait curer, ce qui, du reste, ne pouvait être fait sans le consentement des propriétaires des parcelles où lesdites sources prennent naissance. Il proposait qu’une enquête de vingt jours soient ouverte à la mairie, pour permettre aux demandeurs de circonstancier leurs travaux, aux propriétaires des barrages de faire connaître leur destination et la hauteur des eaux qu’ils souhaitaient conserver et enfin au conseil municipal de se prononcer sur les faits qui les concernaient. Toutefois, le maire n’attendit pas le délai ci-dessus et dès le 18 octobre écrivait au préfet.                                                                                                                                                                        (à suivre)