Le fonctionnement de la paroisse de St Martin de Courtisols aux XIIe et XIIIe siècles

Dans la revue de Champagne et de Brie de janvier 1909, Gaston Robert a publié un article intitulé «Documents relatifs aux églises Saint-Julien de Reims et Saint-Martin de Courtisols». Nous donnons ici de très larges extraits du paragraphe consacré à Courtisols (sans la transcription des documents rédigés en latin), avec quelques précisions et quelques explications supplémentaires.

Beaucoup de paroisses rurales ont pour origine l’oratoire fondé par un grand propriétaire de l’époque franque pour l’usage de sa familia (de ses dépendants) et cette origine explique en bien des cas le droit de patronage – droit de ce propriétaire et de ses descendants de choisir et de présenter le desservant de l’église à l’évêque, droit qui, à Courtisols, amena des démêlés entre l’abbaye de St-Remi de Reims et le curé de Courtisols.

Une possession de St Remi de Reims

Courtisols, si on en juge le polyptyque (dénombrement et description des domaines) de l’abbaye de St-Remi de Reims, qui date de l’épiscopat de l’archevêque de Reims Hincmar (845-882), était à cette époque la plus grande possession de ce monastère. Mais son acquisition était récente : l’église paroissiale St-Martin et des tenures (exploitations rurales) auraient été données à l’abbaye par un comte Haidric dont l’historien rémois Flodoard nous apprend qu’il vivait encore à la fin du IXe siècle et qu’il résidait aux environs de Chalons : c’est lui qui, avec sa femme Hersende obtint de l’évêque de Châlons l’autorisation de transférer les reliques de saint Gibrien qui reposaient dans une chapelle détruite par les Normands, à Coole. Ce comte, auquel l’église St-Martin appartenait probablement en tant qu’église privée, est sans doute à l’origine de la donation de Courtisols à l’abbaye.

Possédant la seigneurie temporelle et l’église St-Martin de Courtisols, l’abbaye de St-Remi avait le droit de patronage. Mais avant 1118, l’abbaye avait ses pouvoirs restreints en raison de l’institution du «personat», obligation qui incombait au patron d’une église paroissiale de demander à l’évêque, à la mort du desservant, la confirmation de l’église ; elle lui était généralement accordée moyennant une redevance. Présenté par le patron, le nouveau curé, après avoir reçu ses pouvoirs religieux de l’évêque, jouissait des revenus de la cure. Telles sont, à n’en pas douter les vexations auxquelles fait allusion un document de 1118. A cette date, en effet l’évêque de Châlons, Guillaume de Champeaux (1113-1121), supprima le personat et donna l’autel de St-Martin à perpétuité à l’abbaye de St-Remi. Désormais les revenus paroissiaux appartenaient à cette dernière, à l’exception du «cantuaire», part réservée au desservant. A la mort de celui-ci l’abbaye lui choisissait un successeur qui recevait de l’évêque diocésain la charge d’âmes (cura animarum en latin, d’où le nom de curé).

4-20-Saint_MartinNB

Les débuts d’un conflit : la détermination des droits respectifs de l’abbaye et du curé

St-Remi ne resta pas longtemps en possession de cette libéralité, car, en 1138 le personat était détenu par un certain clerc Hugues. A cette date, l’évêque Geoffroy Ier (1138-1141) dut rendre à l’abbaye ce personat, probablement pour la fondation de son anniversaire à Saint-Remi (institution d’une messe commémorative au jour de son décès), puisque vingt sous étaient affectés à la nourriture des moines au jour de cet anniversaire.

En 1147, l’évêque Barthélemy (1147-1151) confirma la donation de ses prédécesseurs et surtout prit soin de dire en quoi consistait le cantuaire et de déterminer les droits respectifs du patron et du curé. Les oblations ou offrandes faites par les fidèles à la messe solennelle, à l’occasion de
certaines cérémonies religieuses ou même pour l’administration des sacrements étaient attribuées à l’abbaye pour les quatre cinquièmes, au curé pour la cinquième. Toutefois, la cire des cierges revenait intégralement à l’abbaye, mais en retour elle fournissait le luminaire (l’éclairage) de l’église, sauf l’huile, et l’éclairage particulier du curé. Celui-ci gardait pour lui le revenu des messes privées, des messes pour les défunts, des repas de noces et des confessions, en somme tout ce qui ne provenait pas du culte public. Il avait encore droit de prendre sur le grenier de Saint-Remi un muid de seigle et un demi-muid de froment à la mesure de Reims (le muid est une mesure de capacité qui variait selon les provinces) ; par contre, l’abbaye percevait intégralement la dîme (un dixième des récoltes) des Alleux et de neuf quartiers. Les Alleux (terme désignant à l’origine les biens possédés en propre par une personne) étaient certainement un lieu-dit du terroir de Courtisols, dont le souvenir s’est conservé dans le microtoponyme «Ayeux». On entendait par quartier au ban St-Remi de Courtisols une tenure (exploitation rurale) de six perches de large (en 1412, on comptait plus de 310 quartiers suivant une déclaration du prévôt de Courtisols en 1463. La perche est une mesure de longueur). Nous ignorons comment était réparti le reste des dîmes. Les aumônes faites pour les vivants ou pour les défunts étaient partagés par moitié.

4-20-Saint_Martin_et_parvis

Les droits du curé évoluent

Vers 1285-1290, la situation avait changé, comme on le voit par un état des droits et des charges de l’abbé. Sa part, appelée vulgairement trécens, consistait en quatre cinquièmes des oblations, sauf le lundi où elles appartenaient intégralement au curé. Toutefois, s’il y avait ce jour-là un enterrement, l’abbé avait les quatre cinquièmes comme les autres jours, sauf dans les droits en argent qui étaient la propriété du curé. Aux fêtes de la Chandeleur et de saint Nicolas, l’abbé et le curé avaient chacun la moitié des oblations. La dîme des Alleux était maintenant partagée entre eux et le curé ne devait donc plus toucher aucune rente en grains. Les droits paroissiaux étaient perçus par un serviteur ou fermier, le trécensier, qui supportait les charges et remplissait les fonctions suivantes : il devait entretenir les ornements d’autel et le calice, sonner le premier coup de la messe et complies, fermer les portes de l’église. Il devait donner à boire à tous les paroissiens, selon la coutume, le lendemain de Noël et le jour de Pâques, joncher (mettre un lit de paille ou d’herbe) le sol de l’église à la Toussaint, fournir l’eau et le vin pour la célébration de la messe, une chandelle d’un pied (mesure de longueur) tous les jours au curé et le luminaire de l’autel, c’est-à-dire quatre cierges le dimanche et deux en semaine ; enfin, la chandelle pour accompagner l’eucharistie chez les malades. Il était astreint en outre à donner une livre de cire à l’abbé, la première nuit qu’il passait à Courtisols, mais l’abbé lui devait un quartaut (mesure de capacité égale à ¼ de muid) d’avoine, plus la nourriture nécessaire au valet qui venait l’ensacher. Il était même stipulé que le valet pouvait s’asseoir sur le sac.

Les derniers soubresauts et la fin du conflit

Il semblerait que des prescriptions aussi minutieuses eussent dû écarter tout conflit à l’avenir. Il n’en fut pas ainsi : en 1292, abbé et curé étaient en désaccord sur tous les points. Nous voyons à cette occasion que les deux jours où les oblations se partageaient également étaient la Chandeleur et le jour des Morts, non plus saint Nicolas ; le lundi, l’abbé avait les quatre cinquièmes quand on
célébrait non seulement les funérailles mais aussi les mariages, les relevailles (bénédiction donnée à une femme relevant de couches) ou quelque fête solennelle. L’abbé réclamait en outre la moitié des messes pour les défunts, des dons faits au curé seul, des services célébrés le lendemain des funérailles et des messes privées. En septembre 1292 les parties transigèrent de la façon suivante, avec l’assentiment de Jean de Châteauvillain, alors évêque de Châlons (1285-1313). Le curé percevait tous les revenus moyennant une redevance de quinze livres tournois (la livre est une monnaie de compte valant 20 sous ou 240 deniers), payable tous les ans à l’abbé en trois termes : saint Remi, Noël et saint Jean-Baptiste ; en cas de défaut, l’abbé pouvait de son autorité privée saisir et percevoir les oblations jusqu’à concurrence du montant de la dette. Le curé endossait naturellement toutes les charges du patron.
Par ce moyen, les occasions de conflit furent à peu près supprimées.

4-20-Saint_Martin