Le jour où la fontaine Saint-Julien a failli disparaître

La fontaine Saint-Julien n’est plus un lieu de pèlerinage et pourtant, elle reste un des lieux favoris de promenade pour les Courtisens. Au milieu du XIXe siècle, lorsque la destruction d’un barrage provoqua son tarissement, elle fut au centre d’un conflit qui divisa la commune. Laissons la parole à un des principaux acteurs de cette affaire, Sébastien Gérasime Benoît, maire de Courtisols, qui rédigea un rapport circonstancié de ces événements le 16 octobre 1859.

La fontaine Saint-Julien

4-20-photo1« La fontaine publique de St-Julien est située à Courtisols à deux cents mètres environ au nord de l’église de St-Julien, sur le bord d’une petite prairie et sur le côté ouest d’un sentier établi  en 1856, qui conduit de cette partie du village aux champs.

Cette fontaine existe probablement depuis le commencement du monde. Elle appartient à la commune ainsi que le terrain qui l’entoure, d’une contenance de 19 centiares, non compris la fontaine et le ruisseau. Elle sert au public qui y puise une eau excellente.
En outre, de temps immémorial, son eau a la réputation de guérir les enfants de croûtes laiteuses ; on y vient en pèlerinage d’assez loin. Autrefois, un tronc était attaché à la croix de cette fontaine dans lequel les pèlerins déposaient leurs offrandes. Des voleurs ayant brisé ce tronc pour s’emparer de son contenu, on renonça à le rétablir.
Avant 1822, cette fontaine était une source naturelle très abondante qui coulait à fleur du sol et formait l’origine du ruisseau qui est un affluent de la Vesle, ainsi qu’on le voit sur le plan cadastral de la commune dressé en 1811. Ses eaux lui venaient souterrainement de trois autres sources, située en amont vers l’est, la première à environ 25 mètres et la plus éloignée à 40 mètres.

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En ladite année 1822, sur la demande de Jean Hubert, meunier au moulin du prieuré à Courtisols, un conducteur des Ponts et Chaussées fut envoyé sur les lieux pour y faire creuser un fossé de deux mètres de longueur sur un mètre de profondeur, qui devait passer à trois mètres au nord de la fontaine, afin, croyait-on, de faire couler plus vite et à ciel ouvert, les eaux des trois dernières sources, mais d’après les observations des habitants de Saint-Julien et de Mr. Colsenet Augustin l’aîné, maire de ce temps, qui ont craint avec raison, de voir anéantir leur belle fontaine, le fossé ne fut creusé qu’en partie, c’est-à-dire, qu’on ne le creusa que jusqu’à cinq mètres environ en amont de la fontaine.
Cet intervalle de terrain de cinq mètres non creusé avait été laissé pour arrêter et faire monter dans la fontaine l’eau des trois sources d’amont répandue dans le bout de fossé creusé : il servait en outre de passage aux voitures pour exploiter les prés et les routoir situés dans ce lieu, au nord de la rivière ».

Arrêté préfectoral du 4 octobre 1822 concernant le curage de la Vesle depuis l’étang de Somme-Vesle jusqu’au Pont la Planche (le Préfet était alors Bourgeois de Jessaint)
« Le préfet du département de la Marne, Commandeur de l’Ordre Royal de la Légion d’Honneur, chevalier de l’ordre de Sainte-Anne de Russie.
Vu le rapport du sieur Ferat, conducteur des ponts et chaussées chargé de constater les anticipations faites par les riverains sur le lit de la rivière de Vesle du 1er  octobre présent mois, duquel il résulte que depuis l’étang de Sommevesle jusqu’au pont de St Julien, le lit n’a pas la largeur et profondeur nécessaires pour l’écoulement des eaux et que des sources très importantes sont comblées,
Vu notre arrêté du 20 vendémiaire an 12 rendu sur le rapport de M. Bouquet, ingénieur des ponts et chaussées qui a fixé la profondeur de la rivière depuis l’étang de Sommevesle jusqu’au moulin au dessous à un mètre 50 centimètres de profondeur, et sa largeur à quatre mètres en tête et deux mètres 50 centimètres de cuvette et la partie depuis ce moulin jusqu’au dit Pont St Julien à la même profondeur et à 4 mètres 50 centimètres de largeur et 3 mètres de cuvette, et les ruisseaux des sources à trois mètres de largeur en tête, un mètre de cuvette et un mètre 50 centimètres de profondeur
L’article 45 de l’ordonnance des eaux et forêts sur la police et la conservation des eaux et rivièes
Vu l’article 643 du code civil
Considérant que l’article 45 de l’ordonnance des eux et forêts défend à toutes personnes de faire aucunes anticipations sur le lit de la rivière, d’en affaiblir ou altérer le cours à peine contre les contrevenants d’être punis comme usurpateurs et les choses réparées à leurs dépens,
Que d’après l’article 64 » du code civil, le propriétaire d’une source ne peut en changer ni altérer le cours lorsqu’elle fournit aux habitants d’une ou plusieurs communes l’eau qui leur est nécessaire,
Qu’il résulte du rapport du sieur Férat que les propriétaires riverains de la Vesle depuis l’étang de Sommevesle jusqu’au pont St Julien, bien loin d’avoir redu à la rivière de Vesle les largeurs et profondeurs que prescrivait notre arrêté du 20 vendémiaire an 12, ils ont continué à la rétrécir, ce qui a contribué à l’exhaussement de son lit et nuit au libre cours des eaux
Arrête
Le curage de la Vesle sera fait depuis l’étang de Sommevesle jusqu’au pont St Julien par les propriétaires riverains qui seront tenus de faire chacun en droit soi les travaux nécessaires pour rendre à cette rivière depuis le dit étang jusqu’au moulin au-dessous, sa largeur de quatre mètres en tête, deux mètres 50 centimètres de cuvette et sa profondeur de un mètre 50 centimètres au dessous du bord et depuis le moulin jusqu’au pont la largeur de la rivière sera de 4 mètres 50 centimètres en tête et 3 mètres de cuvette et 1 mètre 50 centimètres de profondeur.
Le sieur François Geny qui a encombré de moellons et fait des plantations sur la source dite de St Julien sera tenu de la décombrer et d’en curer et creuser le bassin sur une longueur de cinq mètres, une largeur de deux mètres et une profondeur d’un mètre, le reste de la longueur du ruisseau de cette fontaine dans une longueur de trois cents mètres sera curé par les propriétaires riverains dans la largeur de un mètre 50 centimètres et de 50 centimètres de profondeur.
La fontaine de la cloche sera aussi décombrée et il sera donné à son bassin et au ruisseau qui en conduit les eaux à la rivière, les largeur et profondeur ci-dessus prescrites.
Et comme il existe sur le ruisseau des fontaines de St Julien un gué à pied que l’on exhausse avec des pierres, ce qui arrête le cours des eaux, le maire de Courtisols fera construire un petit pont de pied dont le sieur ferat donnera les dimensions.
Dans les trois jours de la publication qui sera faite du présent arrêté à la diligence du maire de Courtisols, les propriétaires riverains de cette partie de la Vesle et du ruisseau de la fontaine de St Julien, seront tenus de commencer les travaux chacun en droit soi, de manière à ce qu’ils puissent être terminés le cinq [corrigé : quinze]octobre présent mois.
Si à l’expiration de délai ci-dessus quelques propriétaires riverains ne s’étaient pas mis en mesure de terminer les dits travaux, l’état nominatif des retardataires sera dressé par le maire conjointement avec le commissaire qui sera ci-après nommé pour la surveillance des travaux, et cet état nous sera adressé sur le champ.
Les travaux que les propriétaires riverains auront refusé ou négligé de faire seront mis en adjudication à leurs frais et dépens et ils seront contraints administrativement chacun pour ce qui le concernera au paiement du montant de l’adjudication.
M. Bochet, officier en retraite est nommé commissaire pour, conjointement avec le maire de la commune surveiller les travaux ordonnés par le présent, donner les indications et instructons nécessaires pour son exécution et dresser l’état des propriétaires qui négligeraient ou se refuseraient de faire les travaux à leur charge.
Il n’est pas dérogé par le présent à notre arrêté du 2 de ce mois en ce qui concerne le sieur François Pannet, lequel recevra son exécution dans toutes ses dispositions.
Le présent sera publié au son de la caisse, à la diligence du maire de Courtisols.
A Chalons le 4 octobre 1822 »
En marge de cet arrêté, le maire de Courtisols a écrit : « Cet arrêté n’a pas reçu son exécution, si ce n’est le ruisseau de la fontaine St Julien qui a été ouvert sur une longueur d’environ 30 mètres à partir de la 1re source jusqu’à environ 6 mètres au levant de la fontaine.

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La construction d’un barrage (1842)

« En 1842, lors du curage de la Vesle, le surveillant de ce curage fit achever le fossé commencé en 1822, en le prolongeant, pour le joindre au ruisseau, jusqu’à six mètres en aval de la fontaine, et passant à trois mètres au nord. Comme ce fossé était construit en contrebas de cette belle source, tous les conduits naturels et souterrains étant coupés, les eaux, au lieu d’arriver comme par le passé dans la fontaine s’écoulèrent par le fossé et celle-ci fut immédiatement tarie.
Les habitants de St-Julien, vivement contrariés de la destruction de leur fontaine, déchargèrent une ou plusieurs voitures de crayon dans le nord du fossé, en forme de digue ou barrage, pour faire monter l’eau et la ramener, en la déviant, dans l’ancienne source qui se trouvait à sec. C’est là l’origine du barrage qui a été entretenu au moyen de pierres et de gazons, sur lequel ont passé les piétons jusqu’en 1852, époque où ce barrage en terre fut remplacé par deux morceaux de bois ou planches, surmontées d’un madrier pour le passage des gens de pied ».

La destruction du barrage (16 septembre 1858)

« Mais en 1858, année de grande sécheresse, l’eau manquant aux usiniers de la Vesle, l’un d’eux, celui qui en manquait le moins, s’avisa de détruire ce faible barrage, croyant que les eaux qui alimentaient la fontaine arriveraient plus vite et plus abondamment à son moulin situé à environ deux kilomètres plus bas. Cette voie de fait eut lieu le 16 septembre 1858. Tout aussitôt la fontaine devint à sec comme en 1842, lors du creusement du fossé.
La destruction de ce barrage, qui tout d’abord semblait ne devoir être qu’une affaire de peu d’importance, facile à réparer, fut, au contraire, la cause principale de dissensions déplorables qui troublèrent, à cette époque, la paix et la bonne harmonie qui auparavant régnait dans la commune.
Voilà ce qui advint.
En ma qualité de maire, et par conséquent chargé par la loi de veiller à l’entretien et à la conservation des  propriétés communales, j’invitai le meunier destructeur du barrage à la rétablir de suite. Il refusa ; je le fis rétablir moi-même, il le détruisit encore ; je l’envoyai à Marson en conciliation par devant Mr le Juge de paix ; il ne s’y rendit pas ; je l’invitai de nouveau à rétablir ce barrage s’il ne voulait pas être poursuivi en justice, il n’en tint aucun compte ».

L’affaire devant la justice (septembre-novembre 1858)

« Alors, le 26 septembre 1858, je rédigeai contre lui un procès-verbal de cette voie de fait que j’adressai à Mr le Juge de paix, pour être suivi à la requête du ministère public du canton. Mr le Juge de paix se déclara incompétent et renvoya l’affaire à Mr le Procureur Impérial. Ce dernier, avant de poursuivre, m’écrivit pour avoir des renseignements détaillés sur cette fontaine ; je les lui adressai avec un plan des lieux. Quelques jours après, ayant besoin de passer à son parquet, il me parla de cette affaire et me dit que l’auteur de cette voie de fait serait condamné à la prison et à l’amende. Je lui observai que la chose ne méritait pas une pareille rigueur, que j’étais très contrarié de ce que Mr le Juge de Paix ne l’avait pas conservée et jugée ; j’insistai surtout pour que ce meunier, qui était en même temps conseiller municipal, soit exonéré de la prison, en lui disant qu’il n’avait pas commis cette action par méchanceté, que ce n’était pas malhonnête homme, qu’en détruisant ce barrage il était convaincu qu’il arriverait une plus grande quantité d’eau à son moulin, et que, pour l’exemple, une faible amende suffirait. Mr le Procureur Impérial, voyant mon insistance à alléger ce meunier, me dit que, si je le voulais, il me ferait citer comme témoin pour le décharger devant le tribunal. J’acceptai avec empressement.

En effet, le 20 novembre 1858, l’affaire ayant été appelée devant le Tribunal de Police Correctionnelle de Châlons, ne voulant pas que ce meunier soit condamné seulement à une heure de prison, après avoir expliqué au tribunal tout ce qui concernait cette fontaine, les motifs de la destruction du barrage etc. etc. ; je le déchargeai si bien, que le Tribunal ne pût le condamner et le renvoya des fins de la plainte sans dépens.
Mais o honte !! Les débats sur cette affaire firent connaître un acte inqualifiable de la faiblesse humaine, qui me surprit au point que, tout d’abord, je me crus sous l’influence d’un rêve. A peine avais-je terminé ma déposition sur ce qui était arrivé à cette fontaine depuis 1822 jusqu’à ce jour, déposition que je terminais en faveur de l’inculpé qui m’avait toujours paru avoir agi dans un but d’être utile à ses concitoyens, que tout aussitôt j’entendis le défendeur de celui-ci donner lecture d’un certificat de complaisance et mensonger, signé par mon adjoint, neuf conseillers municipaux y compris le meunier, et quatre anciens de la commune, certificat constatant que jamais aucun barrage n’avait existé à cette fontaine !!!
La lecture de cette pièce me faisait passer pour un faux témoin aux yeux du Tribunal et du public, tandis que les auteurs de ce certificat avaient signé un affreux mensonge ! car, ainsi qu’on l’a vu ci-devant, c’est tout le contraire qui est la vérité, puisque depuis 1822 et surtout depuis 1842, au su et au vu des auteurs et signataires de ce certificat, cette fontaine n’a pu donner d’eau sans le barrage établi à cette dernière époque, soit depuis plus de seize ans. Je fus tellement indigné de cette action peu équitable de la part des représentants de la commue, que j’adressai ma démission de maire à Mr le Préfet, qui ne voulut pas l’accepter. Ce magistrat prit alors l’affaire en main ».

Le préfet prend les choses en mains.

Dès le lendemain,  21 novembre, Claude Philippe, ancien instituteur, Eugène Michel, maréchal, Jean-Jacques Lorinet, cultivateur et François Hermand, ancien cultivateur, propriétaires de prés ou de bois au lieu-dit la Fontaine St-Julien, autorisèrent le maire à exécuter, aux frais de la commune, les travaux nécessaires à la conservation et la tension des eaux qui alimentent la fontaine, tant sur leurs propriétés que dans le fossé creusé dans celles-ci une trentaine d’années auparavant. Il l’autorisèrent également à établir soit des barrages, soit des conduits souterrains destinés à la conduite des eaux des sources dans la fontaine et même de combler le fossé avec es moellons de craie et de la terre fournis par eux. Le préfet réagit également rapidement, comme le montre la suite du compte-rendu de l’affaire rédigé par le maire :
« Le 3 décembre 1858, il envoya d’office sur les lieux un conducteur des Ponts et Chaussées prendre les profils nécessaires pour parvenir à réglementer les eaux de cette fontaine. Il envoya en même temps Mr le Juge de paix qui fit de suite rétablir provisoirement le barrage détruit et commença une enquête sur cette fontaine qui, par le fait de ce meunier était restée à sec depuis le 16 septembre jusqu’au 9 décembre 1858, soit deux mois et demi.
A ce moment, avec des gens animés d’un esprit de paix et de respect à l’autorité supérieure, cette affaire aurait dû prendre fin ; c’est le contraire qui arriva ».

Le conseil municipal se divise (décembre 1858 – janvier 1859)

Le conseil municipal se réunit le 12 décembre 1858 parce que Mr Bancelin, ingénieur des Ponts et Chaussées, chargé du service hydraulique du département avait besoin d’une délibération portant que la commune se chargeait de la construction et de l’entretien du barrage à établir ou, à défaut de cette délibération, d’une demande collective présentée par des habitants de la commune intéressés au bon entretien de la fontaine, lesquels se chargeraient des frais. Le conseil, à la majorité de neuf vois contre quatre fut d’avis que les frais à faire pour la construction et l’entretien du barrage que l’ingénieur se proposait d’établir, soient à la charge de la fabrique de Saint-Julien, pour les motifs qu’elle en retirait des bénéfices des pèlerins qui venaient y puiser de l’eau. En outre et surtout, le compte rendu de cette séance du conseil se termine par ces mots « Le conseil a refusé de signer pour le motif qu’il est dit en la présente délibération que le la fontaine n’a pu donner d’eau sans barrage depuis plus de quatre ans (ce qui est vrai ), cette mention entre parenthèses étant de la main du maire. Mais redonnons la parole à celui-ci.
« Le meunier qui avait su détourner de leurs devoirs neuf conseillers municipaux et l’adjoint, se sentant fort de son acquittement devant le Tribunal, acquittement qu’il ne devait qu’à moi, et non au certificat en question qui fit sourire les juges, ce meunier, dis-je, persista plus que jamais dans ses vues de suppression du barrage de la fontaine, et aidé des signataires du fameux certificat qui avaient pris parti pour lui, ils formèrent dans la commune une coalition nombreuse qui fit un mal immense en semant la division parmi les habitants paisibles de cette commune qui, jusqu’alors, avait toujours été citée comme modèle d’ordre
Les esprits étaient montés de telle sorte que, lors de l’enquête de vingt jours qui eut lieu à la mairie en janvier 1859, sur le projet de réglementation des eaux de cette fontaine dressé par Mr l’Ingénieur du service hydraulique, au lieu des quatre propriétaires riverains de la fontaine, qui seuls avaient intérêt à se rendre à l’enquête pour examiner si la hauteur des eaux tendues proposée par les ingénieurs pourrait nuire à leurs propriétés en les inondant, le parti coalisé contre cette fontaine fit aller à cette enquête, pour s’opposer au projet, une foule d’individus de toutes les parties de la commune, notamment de la section de l’Ouest qui n’y avaient aucun intérêt.
Ce parti qui ne voulait pas comprendre le but de l’enquête, disait aux habitants que, s’ils voulaient ne jamais manquer d’eau dans la rivière, ils devaient aller s’opposer au maintien du barrage et que ce serait le plus grand nombre de voix, pour ou contre, qui l’emporterait.
Le résultat de cette enquête incomprise fut que 171 habitants s’opposèrent au maintien du barrage, ou en d’autres termes voulurent la destruction de la fontaine, et 70 qui demandèrent sa conservation ».

Le rétablissement du barrage de la fontaine Saint-Julien par décision préfectorale (28 janvier 1859)

« Néanmoins, malgré cette importante opposition, comme l’enquête n’avait pas pour but de rechercher si le barrage devait être supprimé, qu’au contraire, il s’agissait d’en établir un administrativement, l’administration supérieure, éclairée par M.M. les Ingénieurs et par les enquêtes que Mr le Juge de paix avait faites dans la commune, passa outre et, par arrêté du 28 janvier 1859, Mr le Préfet ordonna que le barrage serait rétabli conformément aux nivellements proposés…

Arrêté préfectoral du 28 janvier 1859 rétablissant le barrage alimentant la fontaine Saint-Julien
«Nous Maître des Requêtes, Préfet du département de la Marne,
Vu la lettre de M. le Maire de Courtisols en date du 21 novembre dernier, ayant pour objet d’obtenir la réglementation d’un barrage destiné à assurer l’alimentation de la fontaine Saint-Julien ;
Vu le consentement donné par les riverains supérieurs ;
Vu les plans, nivellements et détails, les rapports et  avis de MM. Les Ingénieurs du service hydraulique en date du 18 décembre 1858, et le projet d’arrêté qui y est joint ;
Vu notre arrêté du 24 même mis prescrivant une enquête de vingt jours ;
Vu le procès-verbal de l’enquête et les observations produites ;
Vu le rapport de M. le maire de Courtisols, en date du 22 janvier courant ;
Vu l’avis de MM. Les Ingénieurs du 27 de ce mois  ;
Vu les lois des 10 août 1790, 6 octobre 1791 et l’arrêté du gouvernement du 19 ventôse an VI ;
Vu le décret du 25 mars 1852 ;
Arrêtons ce qui suit :

Article 1er
La Commune de Courtisols et, à défaut, la fabrique de l’église Saint-Julien, ou toute autre association locale constituée sous le patronage de l’administration, sont autorisées à construire et entretenir dans le lit du ruisseau de Saint-Julien, affluent de la Vesle, un barrage destiné à assurer le maintien d’un niveau d’eau sensiblement régulier sa,s le bassin de la fontaine voisine, et ce, aux conditions suivantes :
Article 2
Le barrage restera établi au droit ou un peu en amont du sentier conduisant d’une rue à l’autre du village, d’une rive à l’autre du cours d’eau, et passant au-dessus de l’église ou du moulin de Saint-Julien. Il offrira une longueur libre entre dosserets d’encadrement d’au moins deux mètres, mesurée perpendiculairement à l’axe du ruisseau.
Sa crête, dont la largeur transversale ne dépassera pas 0m25 sera dérasée à un mètre cinquante deux centimètres en contrebas du niveau légal concédé au sieur Thierry pour la mise en mouvement du moulin de St Julien, par l’ordonnance royale du 20 février 1843, soit en contrebas de la tête du pieu repère, battu dans la Vesle à six mètres au-dessus du vannage et dont l’affleurement a été reconnu convenable pour le récolement du 17 août 1846.
Article 3
Il est interdit aux permissionnaires de rehausser avec des hausses mobiles, par le moyen de digues, fascinages, d’engins ou de manœuvres quelconques, le couronnement assurant l’alimentation de la fontaine.
Elles seront tenues d’effectuer le curage à vif fond du ruisseau toutes les fois que la nécessité s’en fera sentir ou qu’elles en seront requises par l’autorité administrative, si mieux n’aiment les riverains opérer ce curage eux-mêmes et à leurs frais, sauf l’application de règlements locaux actuellement existants ou à intervenir. Cette obligation s’étendra jusqu’à la limite inférieure de la parcelle renfermant la source.
Article 4
Les permissionnaires sont tenues de se conformer à tous les règlements intervenus ou à intervenir sur la police, le mode de distribution et le partage des eaux.
Article 5
Les droits des tiers sont et demeurent expressément réservés.
Article 6
Les travaux prescrits devront être terminés dans le délai d’un an à dater de la notification du présent arrêté. A l’expiration de ce délai, il sera procédé à leur récolement aux frais des permissionnaires conformément aux instructions de la circulaire du 20 octobre 1851 et des modèles imprimés qui l’accompagnent.
Article 7
Faute de se conformer dans le délai fixé aux dispositions prescrites, l’administration se réserve, suivant les circonstances, de prononcer la déchéance des permissionnaires de faire disparaître à leurs frais, le barrage ou tout dommage provenant de leur fait, sans préjudice de l’application des dispositions pénales relatives aux contraventions en matière de cours d’eau.
Il en sera de même sans le cas ou, après s’être conformées aux dispositions prescrites, les permissionnaires formeraient quelque entreprise nouvelle ou changeraient l’état des lieux sans y être préalablement autorisées.
Article 8
Les permissionnaires ne pourront prétendre à aucune indemnité de dédommagement quelconque si, à quelque époque que ce soit, pour l’exécution des travaux dont l’utilité publique aura été légalement constatée, l’administration reconnaît nécessaire de prendre des dispositions qui les privent d’une manière temporaire ou définitive, de tout ou partie des avantages résultant de la présente autorisation , tous droits antérieurs réservés.
Article 9
Le Maire de la Commune de Courtisols et l’Ingénieur en chef du service hydraulique demeurent chargés, chacun en ce qui le concerne de l’exécution du présent arrêté.
Fait à Châlons le 28 janvier 1859
Signé : Chassaigne
« Le nouveau barrage fut établi au moyen d’une pierre dure de Lérouville pesant 1500 kilogrammes, laquelle est posée sur des pilots et une masse de béton d’un mètre de profondeur, le tout environné de gros parpins de craie. En même temps, deux conduits souterrains en tuyaux de terre cuite de 11 centimètres de diamètre en dedans, recouverts de parpins en craie ; ont été posés dans la prairie pour amener dans la fontaine l’eau de la plus haute source située en amont de cette fontaine. Le tout fut fait les 12 et 13 octobre 1859.
Ainsi finit ce soulèvement bien mal à-propos dirigé contre un objet utile et surtout bien inoffensif ».

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Le 27 août 1860, Bancelin, ingénieur des Ponts et Chaussées chargé du service hydraulique vint à Courtisols et en présence du maire et de Théophile Thiery, propriétaire du moulin de Saint-Julien pour procéder au récolement des travaux. Comparant les prescriptions de l’arrêté préfectoral du 28 janvier et les dispositions exécutées, il nota :

« Article 2
Le barrage est établi sous le pont sur le sentier qui conduit d’une rue à l’autre du village, passant au-dessus de l’église et du moulin de Saint-Julien.
Il offre une longueur libre entre les deux paliers de rives du pont précité de deux mètres, mesurée perpendiculairement à l’axe du ruisseau.
Sa crête, dont la largeur transversale est de vingt centimètres, est dérasée à un mètre cinquante-quatre en contrebas de la tête du pieu repère déterminant l’assiette du niveau légal concédé au moulin de Saint6Julien aux termes du récolement du 1è août 1848.
Article 3
Aucune hausse mobile n’apparaît posée ou pouvant être posée sur le couronnement horizontal assurant l’alimentation de la fontaine. »
Bancelin concluait le procès-verbal de sa visite par cet avis :
« l’Ingénieur ordinaire soussigné, chargé du service hydraulique,
Considérant que les ouvrages exécutés à la fontaine de Saint-Julien garantissent une alimentation régulière de la dite fontaine, en rapport avec les usages anciens, les errements et besoins des habitants, voyageurs et pélerins, qu’ils satisfont d’autre part aux exigences du règlement intervenu, n’offrant qu’une seule différence avec les prévisions dudit, savoir deux centimètres de moins dans la hauteur d’arasement de la crête du barrage, différence avantageuse aux tiers réclamants s’il sen présente encore ;
Est d’avis qu’il soit décidé par M. le Préfet que l’arrêté du 28 janvier 1859 doit être regardé comme exécuté, et qu’on prononce ainsi la réception des travaux s’y rapportant.
Le présent procès verbal dressé en deux expéditions, la première pour être déposée aux archives de la préfecture et la seconde en la mairie de Courtisols.
Châlons le 20 septembre 1860.
Signé ; Bancelin.

Cette affaire eut des conséquences politiques importantes dans la Commune. Les conseillers qui avaient pris partie contre la commune furent radiés et l’adjoint fut invité à donner sa démission sur le champ, ce qu’il fit . Finalement, le conseil municipal fut dissous par décision de l’Empereur Napoléon III et le Préfet avait désigné une commission municipale de 16 membres, mais six d’entre eux refusèrent. Cette commission, réduite à dix membres, qui se réunit pour la première fois le 13 février 1859, était présidée par Sébastien Gérasime Benoist, maire, et Augustin Isabel Pannet, adjoint.  Son mandat prit fin avec l’installation du conseil municipal (auxquels il faut ajouter le maire et l’adjoint, nommés) élu le 8 septembre 1861.

Le barrage de la fontaine empêcherait le fonctionnement du moulin de Casimir Hubert (1868)

La fontaine Saint-Julien fut à l’origine de nouveaux problèmes en 1868, comme en témoigne le rapport établi par le maire Martin Massez le 5 août 1868 et adressé à Casimir Hubert, meunier, à Courtisols.

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« Monsieur Hubert,
Pour répondre à la plainte que vous m’avez adressée en prétendant que le barrage de la Fontaine St Julien arrête l’eau et empêche votre moulin de tourner, j’ai dû me rendre compte de l’état des choses.
A cet effet, accompagné de M. Appert-Montel, conseiller municipal, je me suis rendu sur les lieux. Nous avons reconnu que l’eau ne circulait plus par la fontaine et que le ruisseau inférieur était alimenté par une quantité assez grande de sources qui jaillissaient avec abondance. Une d’elles était au pied de la pierre servant de barrage et l’eau qui en découlait devait évidemment provenir du ruisseau supérieur.
Avant de rien changer à l’état des choses, j’ai cru devoir l’établir.
Nous avons cherché dans le ruisseau inférieur, la partie la plus unie, et y avons planté un piquet au niveau de l’eau ; nous l’avons repéré à un mètre au-dessus au moyen de deux arbres bordant le dit ruisseau ; nous avons constaté qu’une famille mettait une demi-minute à faire le trajet de 4 mètres.
Cela fait, j’ai chargé M. Tilloy de s’entendre avec M. Pannet, membre du Conseil municipal pour faire une tranchée afin de laisser à l’eau son libre écoulement.
MM. Thiéry, Hubert et Tilloy, charpentier étaient également présents.
Le dimanche 16 août, vers 10 heures du matin, nous nous rendions à St Julien afin de juger du résultat obtenu par suite de la tranchée qui avait été pratiquée suivant mes indications.
A notre arrivée au repère, nous avons remarqué que le piquet était couvert par au moins trois centimètres d’eau.
Voulant me rendre compte de cette grande différence, j’ai descendu le ruisseau, et à une cinquantaine de mètres environ, j’ai trouvé un vrai barrage formé de branches et de feuillages. Son enlèvement fit baisser considérablement l’eau à cet endroit, et au piquet qui pourtant se trouvait encore couvert.
Après avoir fait constater ce résultat ainsi que la cause qui l’avait amené, j’ai dû examiner si le niveau du piquet était changé.
A l’aide des moyens qui avaient servi à établir le repère, par les mêmes instruments et la même personne, nous avons reconnu qu’il y avait une différence c’est-à-dire que le piquet se trouvait enfoncé.
En présence des moyens employés pour obtenir un résultat factice, j’ai cru devoir me dispenser de dresser le procès-verbal que je me proposais de faire.
Vous étiez présent ainsi que M. Appert et d’autres personnes et vous avez pu vous assurer des résultats que je signale.
A mon retour à Courtisols, M. Bayen, mon adjoint, m’a donné connaissance qu’un membre du Conseil était venu réclamer, au nom des habitants de St Julien, le rétablissement de la fontaine à cause surtout de la fête patronale, demande qui m’avait été également faite par plusieurs personnes.
En conséquence, je me suis rendu de nouveau sur les lieux, accompagné encore de M. Appert et nous avons reconnu que l’eau passait toujours au-dessus du piquet.
Ayant comblé la tranchée, l’eau s’est élevée au niveau du conduit destiné à diriger l’eau à la fontaine. Elle s’est écoulée librement et assez abondamment pour ne pas laisser croire qu’il y a perte appréciable. Du reste le niveau s’est arrêté à 5 ou 6 centimètres e contrebas du barrage.
De nouvelles visites postérieures à ce travail, ont démontré que rien ne paraissait gêner l’écoulement de l’eau, puisque pendant tout le parcours de la première à la dernière source, le ruisseau se trouve encaissé et coule sur un terrain marécageux, ainsi que le prouvent les sources qui s’y trouvent et que seules alimentent la rivière à sec au moulin Thiéry.
Voilà M. Hubert le résultat des études que j’ai cru devoir faire pour mon édification personnelle.
En vous promettant d’enlever le barrage qui, suivant vous, empêche votre moulin de tourner, j’espérais vous démontrer qu’il n’en était rien. Je crois ne pas avoir réussi. Mais vous comprendrez probablement que si je pouvais temporairement suspendre l’effet d’un travail fait en vertu d’un arrêté préfectoral, après toutes les formalités nécessaires, je n’ai pas le droit de le détruire sur une demande plus ou moins justifiée.
Si vous croyez que vos prétentions sont fondées, le moyen est bien simple, c’est de vous adresser à la préfecture qui seule a droit de défaire ce qu’elle a fait.
Je vous retourne la pièce datée de 1822 en vous faisant remarquer que la pareille se trouve dans nos archives ainsi que l’arrêté préfectoral du 28 janvier 1859 pris à la suite des formalités et le rapport de l’ingénieur du service hydraulique constatant que le dit barrage est établi convenablement.
Vous pourrez quand vous le jugerez convenable en prendre connaissance.
Recevez, monsieur, l’assurance de ma parfaite considération.
Le maire
Signé : Massez »

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