Les Huns ont-ils fondé Courtisols ?

En 1995, les téléspectateurs ont pu voir sur ARTE un film allemand consacré aux Huns et le reportage, censurant une interview contestant cette hypothèse, mentionnait que ces barbares avaient fondé Courtisols. Quel crédit peut-on apporter à cette tradition?

Une légende récente

C’est en 1853, que, pour la première fois, il est fait mention d’une fondation de Courtisols par les Huns. Selon, l’abbé Boitel, en effet, Attila, après la bataille des Champs catalauniques, avait dû abandonner sur place 8000 blessés et malades, qui formèrent un village sur les rives de la Vesle, Courtisols, où l’on parlait encore, au XIXe siècle, le « hun corrompu » (Abbé Boitel, Histoire de saint Alpin, 8e évêque de Châlons et vainqueur d’Attila, Châlons, 1853). II est possible, cependant, que cette tradition circulait déjà oralement dans la seconde moitié du XVllle siècle.

Un siècle plus tard, Geneviève Dévigne reprit ces affirmations en y ajoutant des soi-disant preuves : « Les blessés d’Attila fondèrent donc, avec les femmes et les enfants abandonnés par les troupes en déroute, un très long village… aux huttes puis aux maisons distantes les unes des autres sur le cours de Virtula (la Vesle), village dont l’idiome bizarre – où les philologues détectent du hun dégénéré -, la morphologie (yeux bridés, pommettes mongoles, charme étrange), la façon d’inhumer il y a un siècle encore, et les coutumes sauvages comme le « dieudi des trous » ou jolies comme le grattage des cendres de l’âtre pour demander une jeune fille en mariage en sollicitant une place au foyer, se retrouvent encore en Hongrie, également peuplée de Huns, et tranchent nettement sur celles de la Champagne environnante » (G. Dévigne, Ici le monde changea de maître, Paris, 1953, p. 183). Elle ajoute encore que le nom du village signifie « morceau de source » (le mot source étant pris dans le sens de race et de souche), que le peintre portraitiste Lequeux distinguait dans ses tableaux deux types ancestraux chez les Courtisiens, le mongol pur et le genre poméranien à cheveux blonds ardents, et enfin que des officiers hongrois de passage à Courtisols s’écrièrent « Mais ce sont des Hongrois! » en observant une fouille archéologique de sépultures.

Les faits historiques connus

Toute cette légende repose sur la localisation de la bataille des Champs catalauniques dans les environs du Camp d’Attila. Cr cette hypothèse est peu probable. Les récits les plus anciens situent en effet la bataille aux « Champs mauriaciens » (Campus Mauriacus) et ce n’est qu’à la fin du XVIle siècle que certains historiens localisent la bataille au nord-est de Châlons (Catalaunum). C’est probablement à cette époque que le camp de la Cheppe fut appelé Camp d’Attila. Or celui-ci est une enceinte gauloise (un oppidum) édifiée par. les Catalaunes (d’où son nom ancien de Vieux-Châlons) au 1er siècle avant J.C, c’est-à-dire bien avant la bataille des Champs catalauniques (451). De même, les buttes qui auraient été construites, toujours d’après l’abbé Boitel, pour ensevelir les victimes du combat à La Cheppe, Bussy-le-Château, Poix (Le tombeau de Théodoric!) ou Vésigneul-sur-Coole (le tombeau d’Attila!) ne sont que des tumuli de diverses époques ou des mottes castrales médiévales. De nombreux historiens s’accordent aujourd’hui pour situer la défaite d’Attila entre Châlons et Troyes, peut-être dans la région d’Arcis-sur-Aube ou de Méry-sur-Seine.

Et le patois courtisien, qui selon une tradition, n’était pas compris aux alentours? L. de Barthélemy et surtout E. Guénard ont montré qu’il ne s’agissait en aucun cas d’une langue hunnique : « L’examen approfondi des étymologies du courtisien… montre que le vocabulaire est entièrement roman. La plupart des mots dialectaux datent du Xlle siècle… Les mots courtisiens tirés du germanique appartiennent en général à la langue du Xlle siècle » (E. Guénard, Le patois de Courtisols. Ses rapports avec les patois marnais, Châlons, 1 905). Le patois courtisien est donc très postérieur à la bataille des champs catalauniques.

Ajoutons que le nom ancien de Courtisols, Curtis acutior ou Curtis Ausorum, est antérieur à 451, sa forme grammaticale sortant de l’usage dès le IVe siècle, voire même le IIIe siècle après J.C.

De même les arguments ethniques, concernant les tombes prétendument mongoles, n’ont aucune valeur, les recherches scientifiques récentes ayant montré que la datation du mobilier qu’elles contenaient s’échelonnaient sur plus d’un millénaire, de 500 avant J.C. à l’époque mérovingienne. On remarque notamment la présence de plusieurs cimetières gaulois sur le territoire de la commune de Courtisols : Dès ces temps reculés, la haute vallée de la Vesle était occupée, et il n’y a donc pas eu besoin des Huns pour fonder Courtisols. Ces sépultures gauloises étaient particulièrement nombreuses le long du Vieux Chemin de Poix sur lequel s’appuie un parcellaire orthogonal, bien visible sur le cadastre napoléonien, qui pourrait correspondre à une centuriation romaine, c’est à dire au découpage de la terre en lots carrés ou rectangulaire de superficie égale (environ 50 ha), généralement attribués aux légionnaires en fin de service.

II est évidemment inutile de s’appesantir sur le faciès mongol des courtisiens… qui reste à démontrer. Ce serait nier les brassages de population qui ont eu lieu depuis la défaite d’Attila, c’est à dire croire que pendant quinze siècles les apports extérieurs dû populations ont été négligeables.

Conclusion : un village très ancien

La fondation de Courtisols par les Huns, malgré des légendes tenaces, n’a donc aucun fondement historique. Il semble en effet que le terroir de Courtisols ait connu une occupation précoce et intense (nombreux cimetières) dès l’époque gauloise. Ultérieurement, il fut mis en valeur par les Gallo-Romains et c’est probablement à ce moment que le village reçut son nom latin. Au milieu du IXe siècle, Courtisols était très peuplé (le polyptyque de Saint-Remi de Reims nous donne une liste d’habitants) et doté déjà d’une paroisse dédiée à saint Martin, ce qui confirmerait l’ancienneté ch ses origines.
Alors pourquoi cette légende sur la fondation de Courtisols par les Huns? Il est probable que des érudits châlonnais l’ont inventée dans la seconde moitié du XVllle siècle pour appuyer la localisation des Champs catalauniques p rès de Châlons, au moment où leurs collègues de la région troyenne cherchaient à démontrer qu’Attila avait été vaincu près de Troyes. Plus tard, leurs successeurs, toujours convaincus de la localisation des Champs catalauniques à La Cheppe, ont forgés d’autres arguments, mais toujours aussi peu crédibles.