Les origines du nom de Courtisols

Des Courtisiens, mais aussi des non-Courtisiens, demandent souvent quelle est l’origine du nom de Courtisols, souvent sans savoir que depuis deux siècles, nombre de savants renommés et d’érudits locaux, se sont posé la même question. Voici l’histoire de cette recherche.

Avant que la toponymie ne devienne une science… des étymologies fantaisistes
En 1696, dom Ruinart, un bénédictin suggéra, bizarrement, sans donner d’explications, que Courtisols avait pris son nom « de la fabrication de fromages qui s’y fait ». Mais il fallut attendre le début du XIXe siècle pour que les hypothèses se multiplient. C’était la conséquence d’une lettre adressée en 1776 par le savant troyen Grosley à l’Académie de Châlons pour avoir des renseignements sur le village de Courtisols, ses origines et son patois. Plusieurs érudits locaux adressèrent alors à l’Académie de Châlons des mémoires pour répondre au savant troyen.
C. Normand, en 1812, signala que dans un document ancien (malheureusement détruit, regrettait-il !), Courtisols était appelée Courtezoug, dénomination qui pourrait signifier Courte-Zoug ou Petite-Zoug, Zoug étant la ville d’où était originaires des Suisses qui fondèrent Courtisols. Courtezoug devint ultérieurement Courtizou ou Courtisols.
En 1819, Caquot, citant Hubert, nota que dans un document de 1267, Courtisols apparaissait sous le nom latin de Curte Ansorum, forme erronée pour Curte Anserum, qu’on peut traduire par « lieu où on élevait des oies ». Hubert avait d’ailleurs précisé qu’on écrivait anciennement Courtisoües (ouës pour oies).
A la même époque, Bridel, ministre protestant dans le canton suisse de Vaud, proposa de faire dériver Courtisols du patois courti, jardin. Courtizou signifierait donc « qui ont des courtis, des jardins ».
L’hypothèse « lieu où on élève des oies » ayant été réfutée dans l’Annuaire de la Marne de 1820, d’Herbès envisagea une autre étymologie : chaque maison de Courtisols, entourée de terres labourables, de prés, de vergers, de saussaies…, formait une court. Ces courts étaient éloignées les unes des autres. Elles étaient donc isolées, d’où le nom de Court-isolées, réduit en Court-isoles. Cette hypothèse fut reprise en 1845 par Chalette dans son dictionnaire des communes (Courtisols, de curtis isolae, demeures isolées) et en 1855 par Moleri dans son guide-itinéraire de Paris à Strasbourg.

Les explications deviennent scientifiques
En 1851, P. Tarbé mentionna que le nom primitif de Courtisols était Curtis Ausorum, dénomination qui apparaît en effet dans un diplôme d’Hugues Capet en faveur de l’abbaye de Saint-Remi de Reims en 991. Mais il ne donna aucune explication.
Cette forme allait devenir la base de toutes les recherches. Elle allait quitter aussi le monde des érudits locaux pour intéresser les plus grands linguistes et historiens spécialistes de toponymie. Les explications devinrent dès lors plus scientifiques. Le nom de Courtisols apparaît dans de nombreux ouvrages et livres publiés par des savants de grande renommée (Des extraits de la plupart de ces écrits et la qualité de tous ces auteurs – trop longs pou être exposés ici – peuvent être consultés le site internet de la commune, www.courtisols.fr, à la rubrique histoire).
J. Quicherat et E. Littré, en 1867 et 1869, intéressés par la formation des noms de lieux, insistèrent sur le génitif pluriel –orum du nom Curtis Ausorum, mais eux non plus ne proposèrent aucune explication.
C’est alors qu’en 1872, A. Longnon, considéré comme le père de la toponymie, fit remarquer que dans un acte de 847, transcrit dans le polyptyque de Saint-Remi de Reims, Courtisols apparaissait sous les forme Curtis acutior et Curtis Agutior, que Guérard, en 1853, avait traduit à tort par Aguilcourt, dans l’Aisne. E. de Barthélemy, auteur de Notes archéologiques sur Courtisols, en 1881, nota que « le nom ancien de ce bourg a été tout simplement Curia ou Curtis Ausorum, plus tard Curtoisor et enfin Courtisols ». H. D’Arbois de Jubainville en 1890 crut qu’il existait deux localités appelées Curtis Acutior ou Curtis Agutior, Aguilcourt et Courtisols, mais contrairement aux deux précédents auteurs, il précisa que Acutiorum était le génitif pluriel du nom propre Acutius.
Curieusement, dans le Dictionnaire topographique de la Marne paru en 1891, A. Longnon s’appuya non sur la forme de 847, mais sur celle de 991, Curtis Ausorum, pour préciser que le second élément Ausorum correspondait au nom de quelque peuplade étrangère, sans doute les Ausi, par ailleurs inconnus. A. Giry, encore, en 1894, considérait que Curtis Ausorum était un nom composé de deux substantifs.
En 1893, A. Thomas consacra un article essentiel sur l’origine du nom de Courtisols. De larges extraits de ce grand spécialiste, méritent d’être reproduits ici, car cette explication est celle qui est retenue encore de nos jours. »Il y a dans le département de la Marne une commune du nom officiel de Courtisols. Il est certain que, dans Courtisols, l’s finale est paragogique et que l’l a pris la place d’une r antérieure, sans doute par suite de dissimilation : on disait autrefois Courtisor, et l’on prononce aujourd’hui Courtisou. Si j’ajoute que d’anciennes chartes latines traduisent la forme vulgaire par Curtis Ausorum, Otiosorum Curtis, on ne sera pas surpris que Quicherat ait fait figurer Courtisols parmi les noms de lieux qui ont conservé jusqu’à nos jours d’anciens génitifs pluriels. Dans l’introduction de son Dictionnaire topographique de la Marne, M. Longnon s’exprime avec quelque réserve à ce sujet. « Courtisols, dit-il, Curtis Ausorum, semble avoir pour second élément le nom de quelque peuplade étrangère. » La réserve de M. Longnon porte plutôt, à ce qu’il semble, sur les mystérieux Ausi que sur le génitif pluriel dont Courtisols continue à ses yeux, comme aux yeux de tous, à être le dépositaire. Pour mon compte, j’aimerais mieux m’en tenir à Curtis Acutior de 847, et dire que dans Courtisols le second élément représente, non pas « le nom de quelque peuplade étrangère », mais [le comparatif degré de signification d’un adjectif traduisant une comparaison] acutiorem [accusatif de acutior], qui, d’après les lois phonétiques du français, a dû devenir aguisor, auisor et dialectalement aüsor. C’est sans doute cette forme qu’il faut reconnaître dans la traduction latine Ausorum« .
Résumons cette hypothèse : la langue ayant évolué, acutior est devenu successivement aguisor, auisor, puis aüsor. Un scribe, peut-être pour vouloir faire savant, a alors voulu latiniser ce dernier mot (qui était pourtant déjà un mot latin qui avait évolué !) en ajoutant le suffixe –um pour donner le terme Ausorum. Mais, ce faisant, il avait transformé le second terme en un génitif pluriel qui a induit en erreur nombre de savants. En fait Courtisols serait la curtis, le domaine, acutior, situé à l’endroit le plus haut.
C. Bruneau en 1929, commenta ainsi l’hypothèse d’A. Thomas : « C’est une bien jolie étymologie que celle de M. Antoine Thomas : Courtisols < Curtis acutior, forme datée de 847. Que signifie exactement acutior ? Le village de Courtisols, à l’époque actuelle, offre cette particularité de s’échelonner le long de la route (et de la rivière) sur un peu plus de quatre kilomètres. N’est-ce pas là ce qu’exprime ce comparatif un peu énigmatique ? » on comprend mal cette hypothèse, car acutus se traduit par aigu (ainsi Mons acutus est le nom latin de Montaigu)
Le grand toponymiste A. Dauzat, en 1947 écrivit que la peuplade des Ausi évoquée par Longnon n’existait pas car la forme Ausorum était une pure invention de scribe. Il précisait que A. Thomas avait rétabli, d’après la forme du IXe siècle, curtis acutior, l’étymologie la plus vraisemblable : le « domaine le plus haut » perché, mais il ajoutait « qui s’accorde à merveille avec la situation topographique de Courtisols ». Cette dernière remarque nous invite à nous demander si A. Dauzat est passé un jour à Courtisols ! Néanmoins, c’est cette explication qu’il reproduit dans son célèbre dictionnaire des noms de lieux : Courtisols est composé du latin cortem, domaine et acutior, comparatif de acutus, aigu : le domaine situé à l’endroit le plus haut [cortem est l’accusatif de cortis, forme tardive de curtis]
E. Nègre, en 1963, confirma cette hypothèse, en précisant la composition du nom de Courtisols : le bas-latin cortis, ferme, domaine » et l’adjectif comparatif « acutior« , « plus pointue, au toit plus pointu ». Il ajoute que acutiorem avait donné Aiguzour, aizou(r), eseu(r) ; mais des « savants » ont cru que –or remontait non à orem, mais à –ols, comme sous remonte à sols, et ils ont établi ce –ols et écrit Cort-esol, Courtizols. Une question toutefois : pourquoi la mention d’un « toit plus pointu » ?
En conclusion, laissons la parole à J.-P. Devroey qui écrivait en 2006 :
« Courtisols, au IXe siècle, était une grande villa, un grand domaine appartenant à l’abbaye de Saint-Remi de Reims située dans la haute vallée de la Vesle… Le village actuel s’étend sur sept kilomètres de long et 6562 hectares dans la vallée supérieure de la Vesle. Le toponyme corte acutiore (à l’endroit le plus haut) évoque cette position élevée du centre domanial. Il remonterait à une époque durant laquelle le latin parlé usait encore du comparatif, une forme grammaticale sortie de l’usage dès le IVe ou même le IIIe siècle (datation proposée par F. Lot en 1933) ».
Une question reste cependant en suspens : pourquoi l’emploi de cet adjectif « acutus« , aigu, dans la plaine champenoise ?

LE SAVIEZ-VOUS ?

Le nom de Courtisols « Curtis Acutior » apparaît pour la première fois dans le polyptyque (inventaire des domaines) de Saint-Remi de Reims. Le 13 mai 847, un procès y fut organisé pour juger du statut d’une famille qui se disait libre ; le jugement décida que ses membres étaient en fait des esclaves. Au milieu du IXe siècle, la villa de Courtisols était le plus grand domaine possédé par l’abbaye de Saint-Remi (122 tenures ou exploitations paysannes). Elle lui avait été donnée, quelques années auparavant, avec l’église Saint-Martin, par un certain comte Haidericus, qui résidait aux environs de Châlons. En 991, le roi Hugues Capet confirma les possessions de l’abbaye de Saint-Remi, parmi lesquels figurent Courtisols « Curtis Ausorum ». c’est ce dernier nom qui sera utilisé dans tous les actes latins médiévaux. Mais les habitants ne parlaient pas tous le latin à cette époque et le nom du village évolua comme le montrent les quelques mentions suivantes (liste non exhaustive) : « Cortesor » en 1165, « Cortoisor » en 1203, « Cortisor » en 1213, « Cortesol » en 1213, « Courtisor » en 1218, « Cortisuel » en 1231, « Cortisou » en 1238, « Courtisout » vers 1252, « Courtisot » vers 1300, « Courtiseul » en 1402, « Courtisolt » en 1419, « Courtizore » en 1543, « Courtisol » en 1 543 etc…