Quand les rois passaient à Courtisols

La lecture des anciens registres de délibérations du conseil municipal, au-delà des actes administratifs habituels, est souvent passionnante.

C’est ainsi que le conseil municipal, dans une séance extraordinaire tenue le 24 août 1828, dut organiser, conformément à la proclamation du Préfet de la Marne, les festivités consécutives au passage à Courtisols du roi Charles X, le 2 septembre suivant.
« Voulant rendre au roi les hommages dus à sa Majesté et manifester la joie que fait naître dans les coeurs la présence dans ces contrées de ce monarque chéri et de son auguste fils », le conseil décida :

  • d’ériger un arc de triomphe sur la route de Châlons à Sainte-Menehould vis à vis le centre du village,
  • de donner un bal champêtre gratuit près de cet arc de triomphe pour les jeunes gens de la commune (et de leur offrir un rafraîchissement de 100 bouteilles de vin),
  • de payer un banquet à la compagnie des pompiers de Courtisols,
  • et de distribuer cent livres de pain aux pauvres de la commune.

Ce jour-là, le maire, Claude-Auguste Colsenet, et son adjoint, Egésippe Pannet, accompagnés du conseil municipal et des pompiers, ainsi que les fonctionnaires publics et les habitants de Courtisols, devaient se rendre près de l’arc de triomphe « pour saluer de leurs acclamations le roi à son passage ». Un arrêt du roi n’était donc pas prévu.

Le 18 janvier 1829, le conseil municipal étudia les factures présentées par les aubergistes et les ouvriers qui avaient organisé la fête :

  • Les charpentiers Jacquier, Collery et Bellois, chargés de l’érection de l’arc de triomphe, présentèrent un mémoire de 129,98F, mais réduit par le conseil municipal, après examen, à la somme de 122,50F.
  • Les autres factures furent acceptées : 9,45F à Desloges, libraire à Châlons, qui a fourni des écussons, des emblèmes et les inscriptions pour l’arc de triomphe ; 93,45F à Simon, cabaretier, qui a « traité les pompiers » ; 38,85F à Benoist, pour le vin distribué aux jeunes gens ; 9F à Collery, boulanger, chargé des biscuits donnés aux enfants (on notera qu’aucune facture de pain pour les pauvres n’a été présentée, ce qui laisse supposer que ce pain n’a pas été distribué).

Au total, la fête coûta 273,53F, acquittés sur l’excédent de recette de 1828 (on notera une différence de 28 centimes qu’on ne peut expliquer).

Moins de trois ans plus tard, le 8 juin 1931, le nouveau roi, Louis-Philippe 1er« , passait à son tour à Courtisols et, toujours à la demande du préfet Bourgeois de Jessaint, comme en 1828, le conseil municipal de Courtisols, « voulant rendre au roi les hommages dus à sa Majesté et manifester la joie que fait naître dans les coeurs la présence dans ces contrées de l’élu de la France et de ses augustes fils, les ducs d’Orléans et de Nemours », organisa une nouvelle fête. La formule utilisée est presque identique à celle de 1828, mais l’expression « monarque chéri » est remplacée par celle, en apparence plus démocratique, de « l’élu de la France », conséquence de la révolution de juillet 1830, qui a chassé le « Roi de France », pour le remplacer par « le Roi des Français ».
Les dispositions prises par le conseil municipal, lors de sa séance extraordinaire du 5 juin 1831, furent presque identiques à celles de 1828 :

  • érection d’un arc de triomphe sur la route de Châlons à Sainte-Menehould,
  • un bal champêtre, près de l’arc de triomphe, pour les jeunes gens à qui l’on offrira 120 bouteilles de vin,
  • un banquet offert à la compagnie des pompiers et aux musiciens de la Garde Nationale,
  • une distribution de 150 livres de pain aux pauvres de la commune.
  • le maire et son adjoint, accompagnés du conseil municipal, des pompiers et des musiciens de la Garde Nationales, auxquels pouvaient se joindre les fonctionnaires publics et les habitants, étaient tenus de saluer le monarque près de l’arc de triomphe.

Comme en 1828, il fallut régler la facture. Toutefois, le coût de cette cérémonie est beaucoup plus difficile à établir car, dans sa séance extraordinaire du 14 août 1831, le conseil municipal envisagea le paiement commun du passage du roi et de la fête organisée dans la commune pour célébrer l’anniversaire de la révolution de juillet 1830 (les Trois Glorieuses des 27, 28 et 29 juillet).
Le préfet avait prévu en effet que le 27 juillet serait une journée de deuil et que les deux jours suivants seraient consacrés à des réjouissances. Toutefois, il précisait que « dans les localités où une trop longue interruption de travaux pourrait nuire à la récolte des moissons, MM. les maires pourront ne consacrer à ces réjouissances qu’un seul jour ». C’est pourquoi, le conseil municipal, dans sa séance extraordinaire du 24 juillet, fut d’avis :

  • « que la journée du 27 août soit seule consacrée à l’anniversaire de la révolution de juillet,
  • que le matin de ce jour un service solennel soit célébré en l’église Saint-Martin en l’honneur des braves, morts en défendant nos libertés,
  • que le conseil municipal assiste à ce service et que les fonctionnaires publics et la Garde Nationale soient également invités à y assister,
  • que l’après-midi une distribution de 225 livres de pain soit faite aux indigents,
    et qu’un bal gratis soit offert aux jeunes gens de la commune ».

Dans sa séance extraordinaire du 14 août 1831, le conseil municipal approuva les mémoires des fournisseurs :

  • à Benoist, Collery et Denis, boulangers, fournisseurs du pain aux indigents, chacun dans leur section2, respectivement 23,33F, 15,70F et 18,50F3 ;
  • à Pérardel Pipet, aubergiste, pour le banquet offert par la commune aux pompiers, musiciens et gardes nationaux habillés, 117,75F ;
  • à Gobillard Toussaint, marchand de vin, qui a fourni le vin pour les jeunes gens, 25,35F ;
    au chef d’orchestre qui les a fait danser, 3F ;
  • à Jean-Baptiste Appert Jacquier, charpentier, qui a construit l’arc de triomphe, 92,95F ;
  • à Desloges, relieur à Châlons, pour l’inscription sur l’arc (il n’est plus question d’emblèmes ou de blasons), 9,45F.

Les conseillers municipaux décidèrent que la somme de 306,03F serait acquittée sur les fonds crédités dans le budget de 1831 pour les fêtes publiques et, en cas d’insuffisance, sur les fonds libres de la commune.

Les passages des deux rois -certainement très brefs (sont-ils même descendus de leur diligence ?)- coûtèrent fort cher à la commune qui devait obéir aux ordres préfectoraux. Mais Charles X et Louis-Philippe ne furent-ils pas les derniers chefs d’Etat français fêtés à Courtisols ?


(1) La création d’une Garde Nationale à Courtisols fut décidée le 12 septembre 1830, à la suite de l’ordre du jour, en date du 1e` septembre 1830, du général La Fayette, commandant en chef des Gardes Nationales du Royaume.

(2) Conformément à la loi du 21 mars 1831, organisant les élections municipales, la commune de Courtisols fut divisée en trois sections le 8 mai suivant : « la première, dite de l’Est, depuis le pont de l’Yverland jusqu’à l’extrémité du village (élections dans l’église de Saint-Julien) ; la seconde, dite du Centre, de l’Yverland au Pont Charrois (élections dans la maison commune de Saint-Martin) ; la troisième, dite de l’Ouest, du Pont Charrois à l’extrémité du village (élections dans l’église de Saint Memmie) « . Cette division subsiste encore.

(3) Soit un total de 57,53F, pour 375 livres (soit 15 centimes la livre), mais la quantité de pain prévue a-t-elle été réellement distribuée ? Le pain de 4 livres, au printemps 1830, à Paris, coûtait 15 sous, soit 19 centimes la livre (le salaire moyen d’un ouvrier, dans cette ville, était alors de 1,30F). Le prix du pain étant plus cher à Paris qu’à Courtisols, on peut supposer que les distributions de pain prévues pour les indigents, les 8 juin et 27 juillet, eurent bien lieu.