Quelques notables courtisiens au milieu du IXe siècle

En automne 1998, Courtisols Actualités inaugurait sa rubrique « page d’histoire » par l’évocation d’un procès qui s’est tenu à Courtisols le 13 mai 847 et qui constitue la première mention certaine de la commune. Le déroulement et la conclusion de ce procès sont connus par une notice complétant la description, vers le milieu du IXe siècle, des biens de l’abbaye de Saint-Remi de Reims dans le polyptyque de ce monastère (un polyptyque est l’inventaire plus ou moins détaillé des biens fonciers d’un grand propriétaire, généralement ecclésiastique).
Ce polyptyque, qui constitue un texte essentiel pour connaître certains aspects de la vie rurale, a attiré l’attention de nombreux historiens depuis le milieu du XIXe siècle. Un séminaire de IIIe cycle à l’Université libre de Bruxelles a été récemment consacré aux possessions de Saint-Remi de Reims à Courtisols et en 2006, deux médiévistes éminents, de Bruxelles et de Paris, ont consacré un article à la notice judiciaire du 13 mai 847. Dans les lignes qui suivent, nous faisons de larges emprunts à ces articles (voir ci-dessous « Pour en savoir plus »)Rappelons d’abord les circonstances du procès. Deux envoyés d’Hincmar, archevêque de Reims et abbé de Saint-Remi, tiennent un plaid public, une séance du tribunal pour rechercher les justes droits de Saint Remi et de leur seigneur. On disait que quatre hommes et deux femmes, dont les grands-mères avaient été achetées par l’abbaye, devaient être considérés comme des esclaves, ce qui était contesté par les intéressés qui affirmaient être libres par naissance. Sept témoins âgés témoignèrent que leur famille avait bien été achetée par leur maître. Aucun autre témoin n’ayant contredit ce témoignage, les accusés reconnurent qu’ils étaient bien des esclaves. De la même façon, deux autres hommes furent déclarés non libres.
La notice du procès et la description du domaine de Courtisols permettent de situer socialement différents protagonistes de l’événement… Ce sont eux que nous allons présenter maintenant.
Adroinus, le maire
A la tête de la communauté rurale, le maire disposait d’un manse de fonction, c’est-à-dire que l’abbaye lui avait donné, pour rémunérer sa charge, une exploitation agricole. Toutefois, celle-ci était sans doute exploitée à son profit par un autre. Comme d’autres notables du village, il disposait encore d’une petite exploitation, tenue de l’abbaye à titre précaire (par opposition aux tenures héréditaires), pour laquelle il devait donner un mouton par an, ce qui laisse supposer qu’il s’agit d’une exploitation d’élevage ovin.
Adroinus figure dans la liste des témoins de la notice judiciaire de 847 en seconde position, après le moine de l’abbaye. Son importance sociale tient sans doute au fait que Courtisols était la plus vaste des seigneuries de Saint-Remi. Le territoire de Courtisols, qui englobait alors celui de l’Epine, représentait en effet un peu moins de 10000 hectares. L’importance de l’élevage ovin est attestée par la présence de nombreux bergers parmi les non-libres. Le domaine disposait de trois moulins et d’une brasserie, alimentés sans doute dès le IXe siècle par l’étang artificiel de Somme-Vesle, constituant une vaste retenue d’eau.
En raison de l’importance du domaine de Courtisols et de la position sociale exceptionnelle du maire, il est probable que le véritable responsable de la communauté villageoise était le doyen domanial
Gozfredus, l’avoué
Les monastères, comme les évêchés, bénéficiaient à cette époque du privilège d’immunité, c’est-à-dire que les agents royaux ne pouvaient pas pénétrer sur leur territoire pour lever des impôts, rendre la justice ou lever des contingents militaires, droits qui étaient alors exercés par l’abbé immuniste. Mais celui-ci, en raison de son état clérical (il ne pouvait verser le sang), confiait cette tache à un laïc qui portait le titre d’avoué.
A Courtisols, en 847, l’avoué local de Saint-Remi, qui s’appelait Gozfredus, figure en troisième position parmi les témoins qui ont apposé leur seing à la notice d jugement. Il bénéficiait de biens fonciers en divers lieux des anciens diocèses de Châlons et de Reims : un terrain entre la voie publique et la rivière avec quatre maisons à Châlons, des bois pour l’élevage de porcs, des prés pour la nourriture de chevaux, un vignoble à Sacy, et, à Melette, c’est-à-dire près de Courtisols, d’un manse cultivé par un paysan qui payait 2 sous, 3 poules et 15 œufs. L’ensemble formait un domaine qui couvrait les besoins d’un notable situé socialement et politiquement à la base de la pyramide aristocratique du Châlonnais.
Cet avoué était sans doute lié au comte Haidericus, qui donna l’église de Saint-Martin de Courtisols, qu’il avait peut-être construite, à l’abbaye de Saint-Remi de Reims, sans doute peu avant le procès. En effet, ce comte Haidericus peut être identifié avec un des trois fidèles  du roi Charles le Chauve qui, en 859, restitua à l’Eglise de Châlons divers biens qui avaient été soustraits de son patrimoine. Ce comte eu une longévité exceptionnelle, car il vivait encore à la fin du IXe siècle, comme le montre l’histoire de la translation des reliques de saint Gibrien, relatée au Xe siècle par l’historien rémois Flodoard. Le corps de ce saint reposait à Cosla aujourd’hui Saint-Gibrien, dans un dans un oratoire incendié par les Normands. Le comte Haideric obtint alors de l’évêque de Châlons Rodoard (885-893) de pouvoir transférer les reliques à Bouzy.
Les échevins
A l’époque carolingienne, les échevins assistaient les juges dans le tribunal. A Courtisols, l’abbaye de Saint-Remi disposait d’une cour de justice locale avec huit échevins choisis parmi les paysans libres de la seigneurie : Geimfridus, Ursoldus, Fredericus, Ursiaudus, Hroderaus, Herleherus, Ratbertus, Gislehardus (un neuvième, Betto, est également attesté par ailleurs). Dans la notice de 847, ils figurent, en compagnie du maire comme acteurs et témoins.
Les échevins de Courtisols se distinguent économiquement des autres paysans :  Ils sont tous des hommes libres et cinq d’entre eux figurent parmi es paysans les plus riches du domaine, qui détiennent plus d’un manse. Ils appartiennent à ces « coqs de village » qui doivent leur position  leurs relations particulières avec le seigneur.
Le prêtre
Le prêtre du village tenait également une position privilégiée dans le village et il tenait des biens importants pour lesquels il payait une somme importante d’une livre par an.
Tous ses personnages jouent un rôle important dans la communauté paysanne. Servant notamment d’intermédiaires entre les maîtres du domaine et les paysans, ils assuraient la domination, le contrôle des paysans et la perception de diverses taxes et revenus, dont ils percevaient une partie au passage.
Pour en savoir plus :
Jean-Pierre Devroey, « Libres et non-libres sur les terres de Saint-Remi de Reims : la notice judiciaire de Courtisols (13 ai 847) et le polyptyque d’Hincmar », dans Journal des Savants, janvier-juin 2006, p. 65-103.
Josiane Barbier, « De minims curat praetor : Hincmar, le polyptyque de Saint-Remi de Reims et les esclaves de Courtisols », dans Auctoritas. Mélanges offerts au professeur Olivier Guillot. Etudes réunies par Giles Constable et Michel Rouche, Paris, 2006, p. 267-279