Un jugement rendu à Courtisols le 13 mai 847

Cette histoire anecdotique, qui nous présente le fonctionnement des tribunaux publics à l’époque carolingienne, est très importante pour l’histoire de notre commune car c’est le plus ancien document conservé portant le nom de Courtisols, Curtis Acutior (le nom Curtis Ausorum n’apparaît qu’en 991-992, dans un diplôme d’Hugues Capet). En voici le texte, traduit du latin.

« Sur son ordre, des envoyés de l’archevêque Hincmar vinrent à Courtisols, à savoir Sigloardus, prêtre et chef de l’école de la sainte Eglise de Reims, et Dodilo, homme noble et vassal dudit évêque. Siégeant au plaid public et enquêtant sur la justice de Saint-Remi et de leur seigneur, ils apprirent, généalogie à l’appui, que les dépendants dont les noms suivent devaient être classés parmi les hommes et femmes esclaves, puisque leurs aïeules Berta et Avila avaient été achetées par le seigneur. D’après ce qu’ils avaient entendu, les envoyés poussèrent soigneusement l’enquête. Voici les noms de ceux qui furent interrogés : Grimoldus, Vuarmherus, Leuthadus, Ostroldus, Adelardus, Ivoia fille d’Hildiardis. Dans leur réponse, ils déclarèrent : « II n’en est pas du tout ainsi. Nous sommes des libres de naissance ».
Les envoyés demandèrent alors s’il se trouvait quelqu’un qui sût la vérité dans cette affaire et qui voulût bien en faire la preuve. Des témoins très âgés, dont voici les noms, s’avancèrent: Hardierus, Tedicus, Odelmarus, Sorulfus, Gisinbrandus, Gifardus, Teudericus. Ils témoignèrent que les aïeules avaient été achetées par le seigneur et que conformément à la justice et au droit, lesdits dépendants devaient être considérés comme des hommes et femmes esclaves, plutôt que comme des hommes et des femmes libres.
Les envoyés demandèrent alors à ces derniers si ce que les témoins avaient dit contre eux était vrai. Confondus par la vérité et la preuve, ils acquiescèrent et conformément au jugement des scabins dont les noms suivent : Geimfridus, Ursoldus, Fredericus, Ursiaudus, Hroderaus, Herleherus, Ratbertus, Gislehardus, reconnurent qu’ils devaient le service, depuis longtemps retenu et négligé par eux.
Fait à Courtisols, les III des ides de mai, au plaid public, l’an VI du règne du glorieux roi Charles, la me année du gouvernement d’Hincmar, archevêque du saint siège rémois. Moi, Sigloardus ai assisté à ce jugement et l’ai souscrit de ma main. Moi Heronodus, chancelier, l’ai écrit. Moi Dodilo l’ai souscrit de ma main. Seing de Leidradus, moine; seing d’Androinus, maire; seing de Gozfredus, avoué; seing de Flotgilus; seing de Guntio; seing de Betto; seing de Rigfredus; seing d’Ursinus; seing d’Alacramnus, Altiaudus, Balsmus, Balthardus, Fredemarus, Theutharius, Autharius, Geroardus, Vuido, Righardus, Amalhadus, Rafoldus, Altherus, A malbertus.
Moi Hairoaldus, chancelier, ai reconnu et souscrit. Les témoins susnommés ont fait preuve que Teutbertus et Blithelmus étaient originellement esclaves et, conformément au jugement des scabins dont les noms ont été rapportés, ils reconnurent en ce même plaid devoir le service. »

Que s’est-il donc exactement passé à Courtisols, le 13 mai 847 ?
L’église Saint-Martin de Courtisols et des dépendants avaient été donnés, peu de temps auparavant, à l’abbaye de Saint-Remi de Reims par un comte nommé Haidericus, dont nous savons, par l’historien rémois Flodoard, vivant au Xe siècle, qu’il résidait aux environs de Châlons-sur-Marne.
Le 13 mai 847 (le 3 des Ides de mai, la sixième année du règne de Charles le Chauve), se tint à Courtisols un plaid public, c’est-à-dire un tribunal, à la demande de l’archevêque de Reims Hincmar, par ailleurs abbé de Saint-Remi (845-882). Deux fidèles de celui-ci, Sigloardus et Dodilo, en menant une enquête, avaient appris qu’un certain nombre de personnes se disaient libres de naissance, alors que leurs aïeules, sans doute maternelles, étaient esclaves (transmission de la servitude par les femmes). Les envoyés de l’archevêque demandèrent donc à la population d’apporter leur témoignage. Les personnes les plus âgées, qui avaient probablement connu les deux aïeules, affirmèrent que les personnes incriminées étaient esclaves. Celles-ci reconnurent les faits et les scabins, c’est-à-dire des spécialistes du droit, prononcèrent le jugement : les accusés reconnus esclaves devaient le service à l’abbaye, c’est-à-dire les charges spécifiques de l’esclavage.
Un notaire de la chancellerie archiépiscopale rédigea ensuite un acte écrit qui fut souscrit par les deux envoyés de l’archevêque. Un certains nombre de témoins apposèrent leur seing à ce document : un moine, probablement venu de Saint-Remi avec les deux délégués archiépiscopaux ; le maire, c’est-à-dire l’intendant du domaine ; l’avoué, un laïc qui administrait le bien pour Hincmar, et qui assurait certaines fonctions laïques que l’ecclésiastique ne pouvait assurer ; un certain nombre de personnes qui ne figurent ni parmi les témoins ni parmi les scabins et qui sont vraisemblablement des hommes libres présents au plaid public.
Le chancelier a alors souscrit et officialisé l’acte puis on a traité, dans ce même plaid, une affaire similaire, dont le jugement a été ajouté à la suite du premier : Teutbertus et Blithelmus ont été également reconnus esclaves.