Une ancienne coutume courtisienne : L’Diudi dis traus

Il y a encore quelques années, les jeunes de Courtisols n’oubliaient jamais les « trous de choux », ou plutôt « les trognons de choux », survivance aujourd’hui disparue d’une coutume ancienne, « l’diudi dis traus », dont A. Guillemot (Conte, légendes, vieilles coutumes de la Marne) nous a laissé un témoignage vivant que nous allons résumer ici.

Autrefois, la consommation des choux était très forte dans nos villages, et, à Courtisols, les jeunes remisaient avec soin les trognons de choux (l’trau), encore pleins de terre. Le lendemain du mercredi des cendres. le jeudi appelé justement à Courtisols l’diudi di traus, les jeunes gens et les jeunes filles de la commune les sortaient de leurs cachettes et, s’ils n’en avaient pas assez, ils parcouraient les jardins du village pour ramasser les trognons oubliés. « Toutes ces richesses étaient alors transportées chez le cabaretier du village où les jeunes avaient l’habitude de se rencontrer. Le précieux trésor était alors partagé entre tous les participants. Et voilà la petite bande qui parcourt la rue du village, en silence… à la recherche de leurs victimes. Voilà une maison éclairée… On y va… Les jeunes gens ouvrent brutalement la porte de la maison et jettent rapidement leurs trognons de choux sur les occupants de la maison et, quand ceux-ci sont en train de dîner, sur les assiettes et plats qui occupent la table. La maisonnée, furieuse de s’être laissée prendre, se lance à la poursuite des joyeux farceurs qui s’étaient rapidement éclipsés après la réussite de leur exploit… à la recherche de nouvelles victimes.

Les attaques n’étaient pas toujours faciles : généralement, les habitants… qui avaient été jeunes et avaient eux-mêmes pratiqué cette coutume, prenaient soin, « le jeudi des trognons » de fermer avec soin leur porte. Mais les jeunes se montraient parfois rusés en contrefaisant leur voix. Quand le propriétaire n’étaient pas trompé par ce stratagème et n’ouvrait pas la porte, les jeunes déposaient leurs trous de choux dans les poignées de porte, dans les persiennes, ou en tout endroit approprié. Parfois, l’affaire ne se passait pas très bien, surtout lorsque la victime éventuelle attendait les farceurs avec un manche à balai… La contre-attaque peut cependant être plus pacifique : des hommes se cachent dans un coin peu éclairé et attendent les jeunes pour les capturer et les accabler de quolibets. Souvent, tout se termine bien : on ouvre la porte à ceux qui sont restés dehors et on boit un verre ensemble.

A. Guillemot, qui publia son livre en 1908, reconnaît qu’à cette époque, « c’est la jeunesse de la paroisse Saint-Julien qui célèbre avec le plus d’ardeur l’diudi dis traus. Celle de Saint-Martin et celle de Saint-Memmie ne s’acquittent plus que mollement de leur devoir ». Défenseur des traditions il souhaitait « qu’un maire trop soucieux de la tranquillité publique ne supprime pas … ce qui reste d’une coutume unique en France, peut-être » ou « qu’un curé trop bien attentionné ne vienne pas un jour sermonner en chaire ses ouailles à propos d’un amusement innocent ». D’ailleurs, selon cet auteur, cette coutume avait été à l’origine inspirée ou soutenue par le clergé, car elle appuyait les recommandations de l’Eglise à la veille du Carême. L’Eglise, par les cendres, rappelait au chrétien, mais en latin, qu’il est poussière et qu’il doit faire pénitence par le jeûne. Les laïcs traduisaient ce thème « par un acte matériel,… énergique et significatif’ : « Le trognon inutile, avec sa terre qui s’émiette, avec sa pulpe grossière déjà pourrie et puante, est … l’image de la fragilités de la vie terrestre et de la triste fin de la guenille humaine après la mort ».